La commission administrative de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) vient de décider l’organisation du congrès de la centrale ouvrière, électif cette fois-ci, avec la majorité de ses membres. Bien que suffisamment médiatisé, l’événement n’a pas pris la dimension politique à laquelle on s’attendait, car la réunion était dominée par les clivages et conflits qui avaient provoqué une des plus graves crises de l’histoire de ce qui est considéré comme un des piliers de la société et de l’Etat. Or, cette décision n’a pas seulement des conséquences politiques, sur l’avenir de l’organisation syndicale, mais surtout des conséquences politiques éminemment importantes, sur la stabilité de la société et même de l’Etat, sans parler des gouvernements futurs.
Un monument en ruines, à reconstruire
La décision de tenir le congrès en mars prochain (2026), et de rejeter aux calendes grecques la grève générale est, à notre avis un acte salutaire qui va stopper, du moins pour une période, la déchéance progressive de la centrale syndicale en particulier, et l’action syndicale en général. Pour cela seulement, il peut être considéré pour un acte salutaire. Certes le débat interne au sein de l’UGTT, comme partout dans le pays, ne brille pas par sa qualité, car, il tourne souvent autour de questions organisationnelles, voire juridiques, question qui cachent souvent les véritables enjeux. Sous le prétexte de sauvegarder l’unité syndicale, on a fini de vider tous les débats de leur contenu.
Ce qui est curieux, c’est qu’il s’est avéré à travers cette réunion de la C.A, que la majorité en son sein n’est pas la majorité au bureau exécutif, ce qui est en soi assez significatif du délabrement de la situation interne et qui signifie que le bureau partant avait perdu sa légitimité organisationnelle, en plus de sa légitimité légale, puisque tout simplement le règlement intérieur n’autorisait pas une grande partie de ses membres à être réélus à la tête de la centrale. Ce qui a été fait au mépris de la loi.
D’ailleurs, le tribunal avait annulé en première instance ce congrès avant de le valider ensuite. D’où la division du rang syndical. La volte-face du secrétaire général et le feuilleton à rebondissement de sa démission et de son retrait, ont paradoxalement sauvé l’UGTT d’une mort certaine. On peut affirmer sans hésiter que l’acte de démission de Tabboubi était tombé à point, pour annuler de facto la grève générale, annoncée bien avant avec fracas, et comme un défi aux autorités, et qui aurait certainement provoqué une crise majeure entre le gouvernement et les syndicalistes, et par conséquent une crise extrêmement grave à caractère politique pour le pays tout entier.
Tabboubi avait donc raison même s’il a eu tort. On peut dire qu’il a désamorcé la bombe juste à temps. Bien sûr cela s’est fait aux dépens de la majorité du bureau exécutif partant, mais comme il est justement partant, cela n’aurait pas grande conséquence sur le déroulement des faits et surtout sur les résultats du prochain congrès qui élira un nouveau bureau exécutif, donc une nouvelle tête de la centrale ouvrière.
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Pour une UGTT refondée
La crise actuelle a quelque chose de bon. Elle présente une occasion pour une réflexion profonde sur le rôle du syndicalisme tunisien face aux grands défis qui se posent à la nation, dans des environnements, mondial, régional et surtout social, changeants, à une allure exceptionnelle. On n’est plus à l’époque de Hached, de Ahmed Ben Salah, de Habib Achour ou même de Sahbani, Abbassi, Tabboubi.
Le syndicalisme, s’il n’évolue pas au rythme des évolutions économiques, risque de devenir archaïque. Ce qui est le cas aujourd’hui du syndicalisme tunisien. La nature même de la classe ouvrière, comme la définissent les marxistes, a radicalement changé, ainsi d’ailleurs que les catégories du salariat. La nature même des entreprises tunisiennes a changé, celles du service public et du privé. Mais à notre connaissance, la conception qui dirige le syndicalisme tunisien n’a pas suivi ces évolutions.
Ce qui est sûr, tout en restant profondément nationaliste, les idéologies qui traversent le corps syndical sont, elles-mêmes, archaïques, telles la vision communiste du syndicalisme, la vision gauchiste, la vision nationaliste arabe, la vision islamiste, et la vision crypto-destourienne. Or, nous savons que les grands clivages sont déterminants dans les élections des structures dirigeantes et surtout du bureau exécutif. Ceci malgré le pragmatisme qui a toujours caractérisé le syndicalisme tunisien.
Le congrès de mars va-t-il offrir cette occasion en or d’engager une réflexion collective sur la question : quel syndicalisme pour la phase à venir de l’économie et de l’Etat tunisiens. On peut l’affirmer, que cette question ne se posera même pas. Comme toujours, le congrès sera le théâtre de tractations, de négociations, de marchandage, visant uniquement l’occupation des postes de direction, préalable pour contrôler les structures syndicales de base et régionales, leurs locaux, leurs budgets, etc. Tout ça avec des surenchères idéologiques et politiques.
Bien sûr, les négociations salariales et le droit de la centrale de participer, côte-à-côte avec le gouvernement et l’UTICA, à fixer le contenu, seront au menu, mais sans vision claire sur la situation réelle et plutôt catastrophique des entreprises notamment publiques, et sans remettre en cause ce dogme de l’étatisme à tout prix. Même quand ces entreprises publiques sont devenues un boulet au pied de l’Etat, qui le tire vers le bas, surtout que cette doctrine, un avatar de l’idéologie communiste, est aussi reprise par l’Etat lui-même. La non-privatisation des entreprises publiques lourdement déficitaires n’était-elle pas le slogan leitmotive de l’UGTT ?
Le congrès devrait aussi adopter des motions qui définissent la ligne générale mais aussi la politique syndicale vis-à-vis de certains secteurs. A quelques semaines du congrès, parions que ces motions ne sont pas encore prêtes, ainsi aussi que le rapport financier qui, disons-le clairement, n’a jamais brillé par sa transparence, lors des précédents congrès. Mais le souci des congressistes serait avant tout de faire élire leurs camarades, dans des combinaisons assez subtiles dont ils sont passés maîtres, il faut l’avouer. Il y aura certainement des contestations, mais une majorité qui se profile déjà risque de se dégager. La question est derrière qui ? Cette question est sur toutes les langues. C’est vrai, qu’il est trop tôt pour connaître les nouveaux chefs de file, mais il n’est pas impossible de voir les groupes, idéologiques ou régionaux, déjà faire leurs calculs pour mettre en avant de nouveaux dirigeants. Mais le plus important évidemment n’est pas de savoir de quelle obédience, idéologique, politique ou tout simplement régionale (c’est devenu une obédience), mais quelle vision il porte sur le syndicalisme tunisien du 21ème siècle.
Le rôle de l’Etat
Nous avons essayé de démontrer dans des articles précédents, que l’UGTT fait partie de l’Etat et que c’est même un des principaux piliers. La réduire à une simple partie de la société civile tunisienne, même si elle est historiquement et objectivement liée à cette dernière, est une erreur d’analyse grossière. L’UGGT n’est pas un simple contre-pouvoir, comme ont tendance à le croire, les mouvances idéologiques, à l’intérieur et à l’extérieur du syndicat. Il s’en suit que l’Etat a un devoir envers l’UGTT, celui de la consolider et non de l’affaiblir. Mais cette dernière ne doit absolument pas se transformer en parti politique, ni de l’opposition ni du pouvoir. Son rôle politique est d’assurer que les grands équilibres socio-économiques soient stables, ce qu’elle a toujours fait, sauf après 2011, où ses différentes directions, encouragées par le vide laissé par l’ancien parti mastodonte, le RCD, avaient tenté de prendre sa place et sont devenues, de facto, des partenaires parmi ceux qui se partageaient le pouvoir de 2011 à 2021.
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Cette parenthèse a été tournée, définitivement. On est dans une étape où la centrale ouvrière doit récupérer son rôle syndical, comme intermédiaire entre le salariat et le gouvernement quelque soit le gouvernement. Proposer, des ministres, des pdg, des présidents des municipalités. C’est le rôle de l’Etat. En premier, l’Etat doit réhabiliter la centrale dans son rôle de négociateur et principal partenaire social. Mais l’Etat ne doit aucunement interférer dans les affaires internes de l’UGTT, ce que jusqu’à maintenant n’a pas eu lieu et doit même veiller à ce que la santé financière de l’organisation soit très bonne.
Il reste que c’est aussi au nouveau bureau exécutif de tendre la main au gouvernement en vue de reprendre le dialogue. Bien sûr tout dépendra des résultats du congrès et du nouveau bureau exécutif. Espérons que les leçons ont été déjà tirées.
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