Alors que les négociations entre la Tunisie et le FMI sont suspendues depuis 2022, et que le pays participera aux Réunions du printemps de la BM et du FMI du 13 au 18 avril 2026 à Washington, à travers une délégation conduite par le ministre de l’Économie et de la Planification et le gouverneur de la Banque centrale (BCT), l’économiste Pr Hatem Salah, Université Manouba, ESC Tunis, Labo ThÉMA, livre, dans une déclaration à L’Économiste maghrébin, une analyse rigoureuse et nuancée. Si le Fonds demeure un signal de crédibilité internationale, son absence n’a pas constitué le verrou financier redouté, assure-t-il. Et au passage, il appelle à repenser les termes d’une relation plus équilibrée, entre réforme des conditionnalités du FMI et appropriation nationale des ajustements structurels.
La Tunisie a-t-elle encore besoin du FMI ? Hatem Salah répond par une nuance de fond : oui, le Fonds demeure un partenaire important, mais il n’est ni exclusif ni indispensable à court terme pour la survie financière du pays. L’expérience récente, affirme-t-il, le démontre avec éloquence. A la suspension des négociations avec le FMI en 2022, nombre d’observateurs anticipaient un assèchement brutal des financements extérieurs. Les faits ont largement démenti ces prévisions, dit-il. La Tunisie est en effet parvenue à mobiliser des ressources substantielles en dehors de tout programme formel avec le Fonds.
Il cite à ce titre la Banque africaine de développement (BAD), qui a accordé environ 178 millions de dollars au pays en 2023, avant d’approuver, le 26 janvier 2026, un financement de 110 millions de dollars en faveur du Groupe chimique tunisien (GCT), illustrant, selon lui, la confiance maintenue des bailleurs multilatéraux malgré l’absence de garantie implicite du FMI.
Pour sa part, la Banque mondiale ne s’est nullement désengagée, tient-il à le rappeler : elle a mobilisé 430 millions de dollars en 2025 au profit de la transition énergétique, et plus de 330 millions de dollars supplémentaires en 2026, destinés aux secteurs de l’eau, de l’agriculture et de l’emploi régional.
Idem pour la Banque européenne d’investissement (BEI) qui a signé, en 2024, 415 millions d’euros de nouveaux financements en Tunisie, couvrant notamment le corridor routier Sfax-Kasserine (210 millions d’euros), les PME et les entreprises de taille intermédiaire (170 millions d’euros), ainsi que l’éducation et la transition énergétique.
Idem pour la Banque européenne d’investissement (BEI) qui a signé, en 2024, 415 millions d’euros de nouveaux financements en Tunisie, couvrant notamment le corridor routier Sfax-Kasserine (210 millions d’euros),..
Pour Hatem Salah, ces chiffres établissent clairement que l’absence de revue du FMI n’a pas constitué un verrou financier. Mais il se garde d’en tirer une conclusion hâtive : cela ne signifie nullement que le Fonds soit devenu inutile, mais plutôt que son rôle mérite d’être repensé et repositionné. Le FMI demeure, à ses yeux, un signal de crédibilité internationale et un partenaire technique de premier plan.
Il inscrit cette flexibilité dans un contexte politique qu’il juge déterminant : les partenaires clés de la Tunisie, notamment européens, semblent avoir opté pour un accompagnement pragmatique, conscients des risques qu’aurait fait peser une déstabilisation supplémentaire, non seulement sur le pays lui-même, mais sur la stabilité régionale et les équilibres migratoires en Méditerranée.
Les conditionnalités du FMI en question
Cette situation, estime-t-il, appelle une réflexion plus large sur le modèle d’affaires du FMI. Ses relations avec les pays du Sud global ne peuvent plus reposer sur des prescriptions standardisées ni sur des conditionnalités perçues comme des diktats. Les trajectoires économiques doivent être différenciées, les modèles sociaux ne pouvant être traités comme interchangeables, et une réforme aboutie suppose un cadre de coopération respectueux des réalités nationales, construit dans un esprit de coresponsabilité plutôt que de tutelle.
Reporter indéfiniment les réformes structurelles au nom d’une stabilité apparente revient à en transférer les coûts aux générations futures. La souveraineté économique réelle, consiste à conduire soi-même les ajustements nécessaires selon son propre calendrier, et non à les subir sous contrainte.
Mais Hatem Salah appelle simultanément à une autocritique lucide. Cette exigence adressée au FMI doit aller de pair avec plus de courage politique de la part des États membres, dont la Tunisie : reporter indéfiniment les réformes structurelles au nom d’une stabilité apparente revient, selon lui, à en transférer les coûts aux générations futures. La souveraineté économique réelle, insiste-t-il, consiste à conduire soi-même les ajustements nécessaires selon son propre calendrier, et non à les subir sous contrainte. Dans un contexte international marqué par le retour des pressions unilatérales, l’appropriation nationale des trajectoires de réforme apparaît alors, à ses yeux, comme une condition essentielle de résilience.
Les Réunions de printemps 2026, une opportunité de repositionnement stratégique pour la Tunisie
C’est dans cet esprit que Hatem Salah envisage les Réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale d’avril 2026 comme une opportunité de repositionnement stratégique pour la Tunisie, une dynamique de continuité plutôt que de rupture. La participation du ministre de l’Économie et du gouverneur de la Banque centrale s’inscrirait, selon lui, dans cette logique : maintenir ouverts les canaux de dialogue, sans relancer mécaniquement un programme classique ni acter une rupture, mais explorer les contours d’un cadre de coopération plus souple, mieux aligné sur les priorités économiques et sociales du pays.
Il souligne que les perspectives apparaissent d’autant plus crédibles que la Tunisie a prouvé sa capacité à mobiliser des financements extérieurs sans la garantie implicite du Fonds. Le rôle de l’Union européenne, et de pays comme l’Italie et la France, a été, à cet égard, déterminant : il ne s’agissait pas seulement, estime-t-il, de soutenir des projets spécifiques, mais bien d’éviter la déstabilisation économique et sociale d’un pays de taille modeste, mais à forte valeur géopolitique.
La participation du ministre de l’Économie et du gouverneur de la Banque centrale aux Réunions du printemps de la BM et du FMI s’inscrirait dans cette logique : maintenir ouverts les canaux de dialogue, sans relancer mécaniquement un programme classique ni acter une rupture, mais explorer les contours d’un cadre de coopération plus souple, mieux aligné sur les priorités économiques et sociales du pays.
Les Réunions de printemps offrent ainsi à la Tunisie l’occasion de défendre une approche fondée sur trois axes complémentaires, selon lui : un partenariat rénové avec le FMI ; un dialogue reposant sur la crédibilité et la progressivité des réformes ; une articulation intelligente entre financement, réforme économique et préservation du modèle social.
L’enjeu central, conclut Hatem Salah, n’est donc pas un simple retour au FMI, mais la redéfinition des termes d’une relation plus équilibrée. Un Fonds davantage attentif aux contraintes nationales, et des autorités tunisiennes pleinement engagées dans les réformes nécessaires : telles sont, à ses yeux, les deux faces d’une même équation, celle de la voie de la raison, qui exclut à la fois la dépendance et l’isolement au profit d’un partenariat exigeant et responsable.