Alors que la guerre s’intensifie au Moyen-Orient, que des infrastructures énergétiques des monarchies du Golfe sont quotidiennement visées par l’Iran qui bloque le détroit d’Ormuz; l’Algérie entend bien se positionner comme alternative surtout pour le marché européen. En a-t-elle les moyens ?
Quand le malheur des uns fait le bonheur des autres. Le conflit au Moyen-Orient illustre une fois de plus une réalité brutale des relations internationales. A savoir qu’une crise lointaine, par un effet domino implacable, peut se muer en opportunité pour des acteurs situés à des milliers de kilomètres. C’est le cas de l’Algérie voisine qui apparaît comme l’un des principaux bénéficiaires indirects de la guerre en Iran, tirant profit à la fois de la flambée des prix des hydrocarbures et des perturbations ayant affecté les grands producteurs du Golfe.
Effet papillon
Ainsi, en l’espace d’un mois à peine, Alger aura engrangé près de 10 milliards de dollars de recettes supplémentaires, portées par l’envolée des prix de l’or noir. Une manne du ciel directement liée aux secousses qui ébranlent le marché énergétique mondial.
En effet, la combinaison de la guerre qui a embrasé le golfe Persique et la fermeture du détroit d’Ormuz-artère vitale par laquelle transite près de 20 % du pétrole mondial et une part importante du gaz naturel liquéfié (GNL) a profondément désorganisé les flux. Dans ce contexte explosif, la menace brandie par Téhéran de bloquer durablement ce verrou maritime a suffi à propulser les cours à des niveaux vertigineux.
Résultat direct de la montée de tension dans cette région hautement stratégique : les marchés pétroliers s’envolent. Cinq semaines après le début de la guerre au Moyen-Orient, rien ne semble pouvoir freiner la folle escalade des prix du pétrole et du gaz : le baril de brut a de nouveau franchi, lundi 6 avril, le seuil symbolique de 110 dollars. Et ce, en dépit de l’annonce dimanche dernier d’une augmentation de la production mondiale pour tenter de juguler la crise.
Une manne céleste
De quoi faire le bonheur de l’Algérie, premier producteur de gaz et quatrième producteur de pétrole du continent, qui est aujourd’hui le seul pays africain à bénéficier d’une véritable autosuffisance énergétique. Et qui, en sa qualité de membre de l’OPEP, était autorisée à augmenter sa production de pétrole de 60 000 barils par jour, portant son total à près de 980 000 barils quotidiens. Cette hausse, bien que modeste à l’échelle mondiale, permet à Alger de drainer une partie de la demande laissée vacante par les producteurs du Golfe.
L’arme du gaz naturel
Mais c’est surtout dans le domaine du gaz naturel que les perspectives apparaissent les plus prometteuses pour l’Algérie. La suspension partielle des exportations du Qatar, premier producteur mondial de GNL, a provoqué une hausse immédiate des prix, notamment en Europe. Le prix du mégawatt-heure est ainsi passé de 31 à 53 euros en quelques jours. Tandis que les prix européens du GNL ont bondi de 20 %. Dans ce contexte, l’Algérie, qui représente environ 3 % de la production mondiale de GNL, se retrouve en position favorable pour accroître ses parts de marché.
D’autant plus que l’un des principaux atouts du pays réside dans sa proximité géographique avec l’Europe ainsi que dans ses infrastructures d’exportation.
Contrairement au Qatar, qui dépend du transport maritime, l’Algérie dispose de gazoducs reliant directement ses champs gaziers au continent européen, notamment via les pipelines TransMed vers l’Italie et Medgaz vers l’Espagne. Ces infrastructures, en partie sous-marines, présentent un avantage stratégique majeur : elles échappent aux risques sécuritaires qui pèsent sur les routes maritimes du Golfe, notamment les attaques de drones ou de missiles.
Cette sécurité d’approvisionnement renforce l’attractivité du gaz algérien. Et ce, d’autant plus que l’Union européenne cherche activement à diversifier ses sources d’énergie depuis la décision de réduire puis d’interdire progressivement les importations de gaz russe d’ici 2027. Déjà, les importations européennes de gaz algérien ont augmenté de 22 % entre décembre 2025 et janvier 2026, une tendance appelée à se poursuivre.
Toutefois, les gazoducs existants fonctionnent déjà à pleine capacité ou presque, limitant la possibilité d’augmenter rapidement les volumes exportés. Si Medgaz pourrait être légèrement étendu, le TransMed ne dispose pas de marges supplémentaires significatives. Par ailleurs, la production globale de l’Algérie reste inférieure à celle de certains concurrents majeurs, notamment le Qatar, dont la capacité est environ deux fois supérieure.
Et c’est pour pallier à ses insuffisances que l’Algérie a lancé un ambitieux programme d’investissements, estimé entre 50 et 60 milliards de dollars, afin de moderniser ses infrastructures et d’accroître ses capacités de production. L’objectif affiché est de doubler la production de gaz pour atteindre 200 milliards de mètres cubes par an d’ici 2030. Ce plan inclut notamment le développement de nouveaux gisements, y compris de gaz de schiste dans le sud du pays, considéré comme l’un des plus prometteurs au monde.
Dans cette optique, Alger a engagé des discussions avec de grandes compagnies internationales telles que Chevron et ExxonMobil, afin de bénéficier de leur expertise technologique et de leurs capacités d’investissement. Toutefois, ces projets nécessitent du temps, et les premiers résultats ne devraient pas se matérialiser avant plusieurs années.
En conclusion, la guerre au Moyen-Orient agit comme un catalyseur des recompositions énergétiques mondiales, offrant à notre voisin une fenêtre d’opportunité rare pour consolider sa place sur les marchés internationaux.
Cela étant, si l’Algérie bénéficie clairement de la hausse des prix et des perturbations affectant ses concurrents, il lui reste néanmoins à transformer cet avantage conjoncturel en levier durable. Un défi qui passe inévitablement par sa capacité de trouver des solutions adéquates à ses contraintes structurelles, ainsi que la concrétisation de ses ambitieux projets d’investissement.