Dans un monde où les marchés financiers oscillent entre espoir de détente monétaire et inquiétudes géopolitiques persistantes, les économies émergentes avancent sur une ligne de crête. La Tunisie ne fait pas exception à cette règle.
Alors que l’économie mondiale tente de sortir progressivement d’un cycle d’inflation élevée et de politiques monétaires restrictives, les marges de manœuvre des pays à revenu intermédiaire restent étroites. La volatilité des marchés de l’énergie, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et les incertitudes liées à l’évolution du commerce international continuent de peser sur les perspectives économiques globales.
Dans ce contexte, les indicateurs monétaires et financiers tunisiens arrêtés au 13 mars 2026 offrent un éclairage intéressant sur l’état réel de l’économie nationale : celui d’une stabilisation relative, mais encore fragile, reposant sur des équilibres précaires et des moteurs de croissance insuffisamment renouvelés.
Une détente monétaire prudente dans un environnement incertain
L’un des faits marquants de la conjoncture monétaire récente est la détente progressive de la politique monétaire tunisienne.
Le taux directeur de la Banque centrale s’établit désormais à 7 %, contre 8 % à la même période de l’année précédente. Le taux du marché monétaire s’inscrit dans la même dynamique, à 6,99 %, confirmant la transmission relativement efficace de la politique monétaire.
Cette baisse des taux reflète une évolution notable de l’environnement inflationniste et une volonté des autorités monétaires de soutenir progressivement l’activité économique. Après plusieurs années de resserrement monétaire destiné à contenir l’inflation et à stabiliser le dinar, l’économie tunisienne semble entrer dans une phase plus équilibrée.
Cependant, cette détente reste prudente. Les banques centrales du monde entier avancent avec précaution, conscientes que la bataille contre l’inflation n’est pas totalement gagnée. Dans ce contexte, la Banque centrale de Tunisie cherche avant tout à préserver la stabilité financière tout en évitant un ralentissement excessif du crédit et de l’investissement.
Une liquidité bancaire toujours dépendante de la Banque centrale
Malgré cette détente monétaire, la structure du marché monétaire tunisien révèle une dépendance persistante du système bancaire à l’égard des injections de liquidité de la Banque centrale.
Le volume global du refinancement bancaire atteint près de 10,9 milliards de dinars. Certes, ce niveau reste inférieur aux 13,3 milliards enregistrés un an auparavant, mais il demeure élevé au regard des standards historiques.
Les appels d’offres de la Banque centrale continuent ainsi de représenter une source essentielle de financement pour les banques. Les opérations d’open market, dont l’encours dépasse encore 3,8 milliards de dinars, illustrent cette nécessité permanente d’injecter de la liquidité dans le système financier.
Cette situation s’explique en grande partie par la structure même de l’économie tunisienne. L’insuffisance de l’épargne financière, la forte demande de financement du secteur public et l’importance de la circulation fiduciaire contribuent à maintenir une pression permanente sur la liquidité bancaire.
L’expansion de la monnaie fiduciaire : symptôme d’une économie duale
Parmi les indicateurs les plus révélateurs de l’économie tunisienne figure la progression continue des billets et monnaies en circulation.
Au 12 mars 2026, la circulation fiduciaire atteint près de 27,9 milliards de dinars, contre environ 23,3 milliards à la même période de l’année précédente. Cette hausse de plus de 4,6 milliards de dinars en un an constitue un signal significatif.
Elle reflète à la fois l’importance de l’économie informelle et une certaine préférence des agents économiques pour la liquidité. Dans un contexte d’incertitudes économiques et sociales, les ménages et certaines entreprises privilégient les transactions en espèces, perçues comme plus flexibles et moins contraignantes.
Cette évolution n’est toutefois pas sans conséquences. Elle réduit les dépôts bancaires disponibles pour financer l’économie et accentue la dépendance du système bancaire aux refinancements de la Banque centrale.
En d’autres termes, la croissance de la monnaie fiduciaire constitue à la fois un indicateur de vitalité économique informelle et un facteur de fragilisation du système financier formel.
Des finances publiques toujours sous pression
Les finances publiques continuent de constituer l’un des principaux défis de l’économie tunisienne.
Le solde du compte courant du Trésor s’établit à un peu plus de 1,1 milliard de dinars, en baisse par rapport à l’année précédente. Cette évolution reflète la persistance d’importants besoins de financement budgétaire.
La structure de la dette intérieure révèle également une transformation progressive. L’encours des bons du Trésor à court terme a fortement diminué. Tandis que celui des bons du Trésor assimilables a considérablement augmenté, dépassant désormais 32,8 milliards de dinars.
Cette évolution traduit une stratégie de gestion de la dette visant à allonger la maturité moyenne des emprunts publics afin de réduire les risques de refinancement à court terme.
Toutefois, elle souligne également l’ampleur de la mobilisation de l’épargne nationale au profit du financement du budget de l’État, au détriment potentiel du financement de l’investissement productif.
Les devises : un pilier essentiel de la stabilité macroéconomique
Dans ce paysage économique contrasté, les entrées de devises jouent un rôle stabilisateur déterminant.
Les recettes touristiques cumulées dépassent 1,16 milliard de dinars au début du mois de mars 2026, confirmant la dynamique de reprise du secteur. Le tourisme demeure ainsi l’un des principaux moteurs de génération de devises pour l’économie nationale.
Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger poursuivent également leur progression, atteignant près de 1,7 milliard de dinars. Ces flux financiers constituent depuis plusieurs années l’un des amortisseurs les plus solides de la balance des paiements.
Grâce à ces entrées, les avoirs nets en devises de la Banque centrale atteignent environ 25,4 milliards de dinars, soit l’équivalent de 107 jours d’importations.
Ce niveau de réserves contribue à renforcer la crédibilité financière du pays et offre une marge de manœuvre appréciable pour absorber d’éventuels chocs externes.
Un dinar relativement résilient face aux fluctuations internationales
Dans un contexte mondial caractérisé par une forte volatilité des devises, le dinar tunisien fait preuve d’une relative résilience.
Face au dollar, la monnaie nationale s’est légèrement appréciée sur un an. Alors qu’elle reste globalement stable vis-à-vis de l’euro. Cette évolution traduit un équilibre relativement maîtrisé sur le marché des changes.
Cette stabilité repose en grande partie sur les entrées régulières de devises issues du tourisme et des transferts des expatriés, mais également sur la gestion prudente de la politique monétaire par la Banque centrale.
Cependant, cet équilibre demeure fragile. Toute détérioration de la balance des paiements ou tout choc externe significatif pourrait rapidement exercer une pression à la baisse sur le dinar.
Les perspectives : une stabilisation fragile à transformer en croissance durable
À court terme, l’économie tunisienne semble évoluer dans une phase de stabilisation relative. La détente monétaire, la reprise du tourisme et la solidité des transferts des expatriés constituent des éléments de soutien importants.
Mais cette stabilisation reste précaire. Les déséquilibres structurels — faiblesse de l’investissement productif, importance de l’économie informelle, pressions budgétaires persistantes — continuent de limiter le potentiel de croissance.
À moyen terme, la véritable question pour l’économie tunisienne n’est pas seulement celle de la stabilité macroéconomique, mais celle de la transformation du modèle de croissance.
La compétitivité industrielle, la modernisation du système financier, l’intégration dans les chaînes de valeur internationales et l’amélioration du climat d’investissement seront autant de facteurs déterminants pour enclencher une dynamique de croissance plus robuste.
Dans un environnement mondial devenu plus exigeant, les économies capables de combiner stabilité macroéconomique et réformes structurelles seront celles qui attireront les capitaux et créeront les emplois de demain.
Pour la Tunisie, l’enjeu des prochaines années sera donc de transformer la fragile accalmie actuelle en véritable trajectoire de redressement économique.
Dans l’économie mondiale contemporaine, la stabilité n’est jamais une fin en soi : elle n’est que la condition préalable à la prospérité durable.
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Références :
(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (13/03/2026), données prix Brent / marché pétrolier (143/03/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)
(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp
(**) https://www.ins.tn/
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG).