Le détroit d’Ormuz est quasiment paralysé depuis que l’Iran a imposé un blocus sur la voie maritime la plus vitale au monde pour le transport du pétrole. Mais attention au retour de la manivelle pour le régime des mollahs.
« On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne la finit pas de même », dixit Machiavel. En élargissant le théâtre des opérations aux eaux internationales, l’Iran impose un nouveau rapport de force : la guerre ne se joue plus seulement dans le ciel, mais sur les routes maritimes vitales de l’économie globale.
Ainsi, en annonçant la fermeture du détroit d’Ormuz, la République islamique aura brutalement déplacé le centre de gravité du conflit. Ce qui n’était jusque-là qu’une guerre de frappes ciblées, de drones et de missiles dans le ciel du Moyen-Orient s’est mué en brasier maritime aux répercussions mondiales. Par ce geste, Téhéran ne se contente plus de riposter dans les airs, mais frappe au cœur du commerce énergétique planétaire. Chaque pétrolier immobilisé, chaque navire détourné, chaque prime d’assurance qui s’envole devient une arme stratégique.
Passage à l’acte
En effet, Téhéran avait annoncé samedi 28 février avoir fermé la navigation dans le détroit, menaçant de prendre les pétroliers navigant aux abords du détroit d’Ormuz pour cible. Tandis que des centaines de navires jettent l’ancre à l’extérieur de ce passage maritime étroit entre l’Iran et la péninsule arabique.
Suite à cet ultimatum, et au deuxième jour de frappes iraniennes dans le Golfe en représailles à l’attaque israélo-américaines contre l’Iran, des agences de sécurité maritime ont rapporté dimanche 1er mars que deux navires ont été attaqués aux abords de ce détroit, au large des Émirats arabes unis et d’Oman. Un premier navire, au large des côtes d’Oman, a été touché « par un projectile inconnu au-dessus de la ligne de flottaison. Bien que la salle des machines ait d’abord été signalée comme étant en feu, il a désormais été indiqué que l’incendie est sous contrôle ». C’est ce qu’a indiqué l’agence de sécurité maritime britannique UKMTO.
Dans un incident distinct, un autre « navire a été touché par un projectile inconnu, provoquant un feu. Il a été maîtrisé et le navire a l’intention de poursuivre son voyage », a ajouté la même agence.
Enjeu géostratégique
Dès lors, n’est-il pas prévisible que le blocus de facto du détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce énergétique mondial, n’aboutisse fatalement à l’internationalisation du conflit au Moyen-Orient. Un objectif que le régime des mollahs semble atteindre contre vents et marées ?
Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir la carte géographique de la région. Situé entre l’Iran et Oman, le détroit d’Ormuz est un goulet d’étranglement par lequel transite près d’un cinquième du pétrole mondial, constituant ainsi la principale voie de navigation qui relie les riches pays pétroliers du Moyen-Orient au reste du monde. Mais, ce passage d’eau est particulièrement vulnérable en raison de sa faible largeur, 50 kilomètres environ (largeur navigable : environ 9 km en deux voies de ~3 km chacune + une zone tampon d’environ 3 km) et de sa profondeur qui n’excède pas 60 mètres. Le hic c’est qu’une fermeture, même partielle, affecterait directement les grandes puissances importatrices d’énergie en Europe et en Asie, notamment la Chine, le Japon ou encore l’Inde. Il en résulte une flambée immédiate des prix du pétrole susceptible de se transformer en une crise locale en choc économique global.
Vers un nouveau choc pétrolier ?
Pour preuve, le cours du baril de Brent, la référence internationale de l’or noir, avait intégré avant même le conflit une prime de risque géopolitique croissante pour s’afficher à plus de 72 dollars et les prix de l’or noir pourraient grimper au-delà des 120 dollars, un niveau plus vu depuis des années. Et ce, en cas de guerre prolongée avec un embrasement régional et des ruptures d’approvisionnement.
Toutefois, même si les pays de l’organisation de l’OPEP dont l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, ainsi que, dans une moindre mesure, le Koweït et l’Irak augmentent leur production, ils restent très dépendants du bon fonctionnement du détroit d’Ormuz pour exporter.
« Cela dit, il est également possible que les prix du brut chutent rapidement en cas de cessation rapide des combats. Permettant ainsi la reprise de la production pétrolière normale et du transport maritime dans la région », relèvent les analystes d’Eurasia Group.
Mais il n’y a pas que le pétrole et le gaz qui risquent de manquer. « Environ 33 % des engrais mondiaux, y compris le soufre et l’ammoniac, transitent par le détroit d’Ormuz », selon le cabinet d’analyse Kpler. Car, chargés sur des cargos au Qatar, en Arabie saoudite ou aux Emirats arabes unis, ces fertilisants ont des destinations diverses : Inde, Chine, Brésil, mais aussi des pays africains. Et, comme une large partie des engrais est fabriquée en utilisant massivement du gaz ou du pétrole, la flambée du prix des hydrocarbures provoquée par la guerre en Iran devrait aussi avoir un effet boule de neige sur les tarifs des engrais.
Mais, attention à l’effet boomerang. Ainsi, un blocage total du détroit serait toutefois un « suicide » pour l’Iran, estime un analyste de l’International Crisis Group (ICG). « L’Iran utilise cette voie maritime pour vendre son pétrole à la Chine. Et une telle fermeture lui aliénerait son principal partenaire économique, qui dépend des importations énergétiques du Golfe pour environ 25 % de ses besoins », conclut-il.
Au final, le blocus du détroit d’Ormuz ne serait pas seulement un épisode supplémentaire des tensions au Moyen-Orient : il toucherait aux flux énergétiques mondiaux, aux équilibres militaires régionaux et aux intérêts stratégiques des grandes puissances. Autant de facteurs qui en feraient un catalyseur d’internationalisation du conflit.