Contrairement aux idées reçues, le mois de Ramadan n’entraîne pas systématiquement une baisse de productivité dans les entreprises. Kamel Beji, professeur à la Southern Mediterranean University et spécialiste de l’économie du travail, récuse, dans une déclaration accordée à l’Economiste maghrébin, le stéréotype associant cette période à un ralentissement généralisé de l’activité économique. Selon lui, l’impact du Ramadan sur le rendement dépend essentiellement du secteur d’activité concerné et de la capacité des organisations à réorganiser leurs processus de travail.
La réduction du temps de travail pendant le Ramadan, qui varie généralement d’une à trois heures selon les entreprises , impose effectivement un défi de réorganisation pour maintenir le même niveau de rendement et de production. Kamel Beji souligne toutefois que de nombreux secteurs connaissent au contraire une hausse de leur activité durant cette période. Le secteur artistique, la restauration, l’agroalimentaire et l’hôtellerie bénéficient d’une demande accrue liée aux spécificités culturelles du Ramadan, qui déplace une part importante de l’activité économique vers les soirées. Ces secteurs enregistrent ainsi une productivité supérieure malgré des horaires diurnes réduits, grâce à l’intensification du travail en soirée.
L’expert observe que les magasins et les marchés qui ouvrent le soir, ainsi que les établissements hôteliers, maintiennent voire augmentent leur rythme d’activité pour répondre à la demande spécifique de cette saison. Il cite notamment l’exemple du secteur hôtelier, qui profite de la concomitance du Ramadan avec les vacances scolaires de certains pays européens, créant ainsi une dynamique touristique particulière qu’il qualifie de « tourisme ramadanais ».
Pour d’autres secteurs en revanche, comme l’administration publique, l’automobile ou les pièces de rechange, le Ramadan ne modifie pas fondamentalement l’activité. Dans ces domaines non soumis à des variations saisonnières liées au Ramadan, la question de la productivité se pose différemment. Kamel Beji explique que le maintien du rendement dépend alors du choix organisationnel de l’employeur : intensifier le travail sur des plages horaires réduites ou accommoder les salariés en tenant compte de leurs contraintes familiales et culturelles. Cette décision s’inscrit dans la politique de conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle propre à chaque entreprise.
Le chercheur insiste sur la dimension psychologique du phénomène. Il conteste l’idée largement répandue selon laquelle le jeûne engendrerait automatiquement des tensions relationnelles et une diminution des capacités physiques et mentales au travail. Selon lui, cette perception relève davantage d’un conditionnement psychologique que d’une réalité objective. Il rapporte avoir observé dans plusieurs pays arabes et musulmans des cultures d’entreprise où le travail effectué pendant le Ramadan est au contraire valorisé et considéré comme particulièrement méritoire, conduisant à un engagement professionnel accru.
Kamel Beji met néanmoins en garde contre ce qu’il appelle « l’aléa moral » ou « risque moral » lié au Ramadan. Certains salariés peuvent adopter un comportement de retrait, utilisant cette période comme prétexte pour réduire leur effort, ce qui renforce le stéréotype négatif. Il reconnaît par ailleurs que certaines activités physiques exercées en plein soleil sans possibilité de s’hydrater présentent des contraintes humaines réelles susceptibles d’affecter le rendement.
En définitive, Kamel Beji récuse toute fatalité concernant la baisse de productivité pendant le Ramadan. Il conclut que cette période constitue avant tout un enjeu d’organisation du travail, indépendamment des considérations religieuses. Les entreprises qui souhaitent maintenir leurs objectifs doivent procéder à une réorganisation adaptée de leurs équipes et de leurs processus, en tenant compte des spécificités sectorielles et culturelles qui caractérisent cette saison économique particulière.