Quand le monde ralentit, l’économie tunisienne cherche son souffle.
Il y a des périodes où les chiffres ne crient plus. Ils murmurent. Après deux années de tensions monétaires, de flambée des taux et de pression permanente sur les devises, l’économie tunisienne semble entrer dans une zone plus silencieuse, presque suspendue. Ni crise ouverte, ni véritable rebond. Une accalmie.
Les indicateurs du début février racontent cette respiration retrouvée. Les taux reculent, les réserves en devises se regarnissent, le dinar tient mieux qu’hier. Mais cette embellie ressemble moins à un tournant qu’à une halte. Comme si le pays reprenait son souffle avant la prochaine montée.
Car derrière la stabilisation financière, les fragilités structurelles demeurent intactes. Et dans un monde lui-même en transition, la Tunisie avance prudemment, consciente que la moindre bourrasque extérieure peut encore faire vaciller l’équilibre.
Le vent du large : un monde qui se détend sans vraiment guérir
L’environnement international a changé de tonalité. Les grandes économies ont cessé de lutter contre l’inflation à coups de hausses brutales de taux. Les banques centrales occidentales, après avoir serré la vis monétaire jusqu’à l’extrême, amorcent désormais un desserrement progressif. Les marchés financiers respirent mieux. Le dollar perd un peu de sa superbe. Les capitaux recommencent timidement à s’orienter vers les économies émergentes.
Pour la Tunisie, cette détente agit comme un amortisseur discret. Moins de pression sur le change, moins de tension sur les importations énergétiques, moins de nervosité sur les financements extérieurs. Le dinar retrouve une certaine stabilité face au billet vert, loin des épisodes de glissade qui avaient nourri l’inflation importée.
Mais ce répit mondial n’a rien d’euphorique. L’Europe, principal partenaire commercial du pays, avance au ralenti. Croissance molle, industrie hésitante, consommation prudente. Autrement dit, les risques systémiques se calment, mais la demande étrangère ne décolle pas. La Tunisie bénéficie d’un monde moins dangereux, pas d’un monde plus porteur.
Cette nuance change tout. Elle protège, mais ne stimule pas.
La Banque centrale desserre l’étau
Dans ce climat plus apaisé, la politique monétaire tunisienne ajuste sa posture. Le taux directeur s’établit désormais à 7 %, en recul par rapport aux niveaux d’urgence de l’an dernier. Le taux du marché monétaire suit presque mécaniquement, signe que la transmission des décisions de la Banque centrale fonctionne à nouveau correctement.
C’est un détail technique pour le grand public, mais un signal essentiel pour les professionnels : la machine monétaire retrouve de la fluidité. Les banques se prêtent davantage entre elles, les volumes interbancaires progressent, la dépendance aux injections permanentes de la BCT s’allège progressivement.
Le volume global du refinancement diminue, non parce que la liquidité abonde, mais parce que le système commence à se normaliser. La Banque centrale n’éteint plus un incendie; elle ajuste le thermostat.
Pourtant, cette normalisation reste incomplète. La circulation fiduciaire continue d’augmenter, dépassant 27 milliards de dinars. Le cash domine encore largement les comportements. Cette préférence pour le liquide traduit la persistance de l’informel et la méfiance envers l’intermédiation bancaire. L’économie avance, mais une partie demeure hors du radar.
Des devises qui reviennent, un dinar qui résiste
La véritable éclaircie vient de l’extérieur. Les avoirs nets en devises de la Banque centrale progressent sensiblement, couvrant plus de trois mois d’importations. Dans une économie dépendante de l’étranger pour son énergie, ses céréales et une large part de ses intrants industriels, ce coussin est vital. Il rassure les marchés, apaise les anticipations et soutient la monnaie.
Deux forces soutiennent ce mouvement.
Le tourisme d’abord, qui retrouve des couleurs. Les recettes progressent nettement sur un an, preuve que la destination tunisienne regagne sa place dans les arbitrages des voyageurs européens. Chaque visiteur est une injection directe de devises dans l’économie réelle.
Puis les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger, en hausse marquée. Ces flux, plus stables que les investissements financiers, constituent une ancre silencieuse. Ils soutiennent la consommation, irriguent les régions et consolident la balance des paiements.
Mais cette dépendance aux recettes de services et aux remises de la diaspora rappelle aussi une vérité moins confortable : la Tunisie gagne encore trop peu de devises par sa production industrielle et ses exportations à forte valeur ajoutée. La stabilité actuelle repose davantage sur des rentes que sur une transformation productive.
Un Trésor sous discipline, une dette plus longue mais plus lourde
Du côté des finances publiques, la prudence domine. L’État réorganise sa dette plus qu’il ne la réduit. Les bons du Trésor à court terme reculent fortement, remplacés par des émissions plus longues. L’objectif est clair : éviter la pression constante des remboursements immédiats, lisser les échéances, acheter du temps.
Cette stratégie améliore la respiration budgétaire à court terme. Mais elle prolonge la charge dans le temps. La dette devient moins pressante, pas moins pesante.
La Tunisie ne règle pas encore son problème d’endettement ; elle le rend plus gérable. C’est une différence subtile, mais décisive.
Le temps gagné, le temps à ne pas perdre
À court terme, le tableau est indéniablement plus serein qu’il y a un an. Les risques de crise aiguë s’éloignent. La liquidité circule mieux. Les réserves se consolident. La monnaie tient. L’économie respire.
Mais cette respiration ne vaut que si elle est mise à profit.
Car aucune politique monétaire, aussi habile soit-elle, ne peut créer à elle seule de la richesse durable. La croissance viendra de l’investissement productif, de l’exportation, de l’innovation, de la formalisation de l’économie, de la confiance retrouvée entre l’État et les acteurs privés.
Le véritable enjeu des prochains mois n’est donc pas financier. Il est structurel. La Tunisie dispose aujourd’hui d’un luxe rare : un moment de calme relatif. Reste à savoir si ce calme sera un simple répit… ou le point de départ d’une reconstruction.
Les chiffres de février ne promettent pas encore l’élan. Mais ils offrent quelque chose de tout aussi précieux : le temps. Et, parfois, le temps est la première condition du redressement.
==============================
Références :
(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (06/02/2026), données prix Brent / marché pétrolier (06/022026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)
(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp
(**) https://www.ins.tn/
==============================
* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)