Entre tensions géopolitiques, vulnérabilités économiques et quête d’autonomie stratégique, la crise USA-Iran agit comme un révélateur silencieux des fragilités et des choix à venir pour l’Afrique du Nord.
Une crise lointaine aux effets très proches
À première vue, la confrontation larvée entre les États-Unis et l’Iran semble se jouer loin du Maghreb, dans les détroits stratégiques du Golfe et les couloirs diplomatiques de Vienne ou de Washington. Pourtant, dans un monde désormais structuré par l’interdépendance et la financiarisation des risques, aucune région n’échappe aux ondes de choc des grandes rivalités. Le Maghreb, déjà éprouvé par des déséquilibres internes persistants, se retrouve exposé à une crise qu’il ne maîtrise pas, mais dont il subit les conséquences économiques, politiques et stratégiques.
La montée des tensions militaires, les menaces sur la sécurité énergétique mondiale et la polarisation accrue des alliances transforment un conflit bilatéral en un facteur systémique. Pour les économies maghrébines, cette crise agit moins comme un événement ponctuel que comme un amplificateur de vulnérabilités structurelles.
L’énergie comme premier canal de transmission
Le principal vecteur de contagion demeure le marché de l’énergie. Toute escalade entre Washington et Téhéran ravive le spectre d’une perturbation des flux pétroliers via le détroit d’Hormuz. Ce qui suffit à faire grimper les prix, même en l’absence de conflit ouvert. Pour les pays du Maghreb importateurs nets d’énergie, cette volatilité se traduit mécaniquement par une pression accrue sur les finances publiques, une détérioration de la balance commerciale et un renchérissement des coûts de production.
Dans des économies déjà confrontées à l’inflation, à la contrainte budgétaire et à la fragilité des réserves en devises, la hausse des prix de l’énergie agit comme une taxe externe, imposée sans négociation. Elle pèse sur le pouvoir d’achat, alimente les tensions sociales et réduit la marge de manœuvre des politiques économiques, notamment en matière de subventions et de soutien à l’activité.
Le Maghreb face au retour brutal de la géopolitique
Au-delà de l’économie, la crise USA-Iran rappelle au Maghreb que la géopolitique n’a jamais disparu, mais qu’elle revient aujourd’hui sous une forme plus brutale et moins prévisible. Les États-Unis cherchent à consolider leurs positions et à contenir toute extension de l’influence iranienne, y compris sur le continent africain. L’Iran, de son côté, s’inscrit dans une logique de contournement des sanctions, multipliant les ouvertures diplomatiques et économiques vers le Sud global.
Dans cet environnement polarisé, les pays maghrébins se retrouvent confrontés à un dilemme délicat : préserver leurs relations avec les partenaires occidentaux tout en explorant de nouvelles coopérations susceptibles de renforcer leur souveraineté économique et diplomatique. Cette tension entre alignement et autonomie devient un exercice d’équilibre permanent, où chaque choix comporte un coût politique implicite.
Diplomatie maghrébine : entre prudence et diversification
La réponse maghrébine à la crise se caractérise moins par des positions tranchées que par une prudence calculée. Loin des logiques d’alignement automatique, la région semble privilégier une diplomatie de diversification, cherchant à élargir son spectre de partenaires sans rompre avec les équilibres existants. Cette approche reflète une prise de conscience : dans un monde multipolaire, la dépendance exclusive à un seul pôle de puissance devient un facteur de vulnérabilité.
Toutefois, cette stratégie n’est pas sans risques. La neutralité apparente peut être perçue comme de l’ambiguïté et la diversification comme une défiance implicite. Dans le contexte de la crise USA-Iran, le Maghreb doit donc composer avec des pressions contradictoires, tout en évitant que son espace régional ne devienne un terrain indirect de rivalités extérieures.
Un révélateur des fragilités structurelles
En filigrane, la crise met en lumière les limites des modèles économiques maghrébins. Dépendance énergétique, faiblesse de l’intégration régionale, exposition aux chocs externes et faible capacité d’absorption des crises internationales : autant de failles que la confrontation américano-iranienne rend plus visibles. Ce conflit agit ainsi comme un test de résilience, révélant l’urgence de réformes structurelles longtemps différées.
La question n’est plus seulement de savoir comment réagir à la crise actuelle, mais comment se préparer aux suivantes. Car dans un ordre mondial instable, les chocs géopolitiques tendent à devenir la norme plutôt que l’exception.
Entre l’ombre des puissances et l’exigence d’une voie propre
Au final, la crise USA-Iran place le Maghreb face à une interrogation centrale : subir la géopolitique ou tenter de la maîtriser. S’il ne peut influencer directement le cours des événements, il peut en revanche renforcer sa capacité d’anticipation, de coordination régionale et de souveraineté économique. L’enjeu dépasse la simple gestion conjoncturelle des prix de l’énergie ou des relations diplomatiques ; il touche à la définition même du rôle du Maghreb dans un monde fragmenté.
Lorsque l’orage gronde au Golfe, le Maghreb comprend qu’il ne s’agit pas seulement d’un bruit lointain. C’est un rappel sévère : dans l’économie mondiale comme dans la géopolitique, l’éloignement géographique n’est plus une protection, et l’autonomie stratégique n’est plus un luxe, mais une nécessité.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain D’Economie Financière (IAEF-ONG).