Alors que la plupart des pays européens “droitisent“ leur politique migratoire, le gouvernement socialiste espagnol va intégrer dans une économie en plein essor environ 500 000 migrants sans statut légal. Une mesure qui, déjà, suscite la colère et l’indignation de la droite et de l’extrême droite.
L’Espagne est un cas unique en Europe. À contre-courant de la droitisation de l’Europe sur la question de l’immigration, autrefois abordée surtout sous l’angle humanitaire ou économique et qui est désormais largement traitée comme une question de sécurité, d’identité et de souveraineté – et à l’opposé de la montée des partis populistes et d’extrême droite en Italie, en Hongrie, aux Pays-Bas, en Suède, en France ou encore en Allemagne -, le gouvernement de gauche espagnol vient de donner son feu vert à un décret royal ouvrant une voie exceptionnelle et accélérée vers l’obtention de titres de séjour et de travail pour environ 500 000 personnes vivant actuellement dans le pays sans statut légal.
Pour la plupart, il s’agit de migrants sans papiers travaillant sur les chantiers de construction, dans les fermes, dans les magasins et les restaurants ou chez des particuliers. Dont la majorité est issue d’anciennes colonies du pays en Amérique latine (Venezuela, Colombie, Équateur), mais aussi d’Afrique du Nord, notamment le Maroc voisin.
Invasion et théorie du Grand remplacement
Mais cette mesure historique n’est pas consensuelle en Espagne. Sans surprise, le leader du parti Vox, Santiago Abascal, est monté au créneau pour dénoncer cette régularisation massive. « Le tyran Sanchez déteste le peuple espagnol. Il veut le remplacer », a-t-il déclaré sur les réseaux sociaux, ajoutant que le Premier ministre espagnol voulait « accélérer l’invasion », reprenant ainsi à son compte le discours de l’extrême droite qui prône l’expulsion massive des personnes nées à l’étranger, y compris parfois des citoyens naturalisés.
Pragmatisme
Pourtant, aux yeux du gouvernement espagnol, cette mesure permettra d’offrir une protection juridique à des milliers de migrants sans papiers entrés légalement en Espagne et qui travaillent au noir ; d’apporter une bouffée d’oxygène à un système de sécurité sociale malmené par le vieillissement de la population. Enfin, de booster la croissance économique en plein essor du pays, avec un taux de 2,8 % en 2025. De quoi faire pâlir les voisins de la péninsule Ibérique.
Pour le Premier ministre, Pedro Sanchez, loin d’être un fardeau pour les services sociaux du pays comme le prétendent ses détracteurs, les migrants jouent un rôle crucial dans le maintien de l’État-providence. Selon lui, l’intégration d’un demi-million de travailleurs dans l’économie formelle ne fera que renforcer le système de sécurité sociale du pays.
L’approche du gouvernement espagnol est partagée par la Néerlandaise Jasmijn Slootjes, experte en politique migratoire, et actuellement directrice adjointe du Migration Policy Institute (MPI) Europe. Laquelle explique que la décision de Madrid est en partie motivée par la crainte que la population espagnole vieillissante ne soit pas en mesure de fournir la main-d’œuvre dont le pays a besoin pour prospérer.
« Si l’on examine le déclin démographique, le taux de fécondité en Espagne est le plus bas d’Europe, il est vraiment très faible. Il y avait beaucoup de pénuries de compétences, de main-d’œuvre, et de facto, beaucoup de migrants en situation irrégulière travaillent, surtout dans le secteur informel. Et grâce à la régularisation, vous pouvez bien sûr obtenir plus de recettes fiscales, mais aussi obtenir également une meilleure adéquation avec leurs compétences, car les gens peuvent réellement travailler à leur niveau de compétence. C’est donc une approche très pragmatique », a-t-elle précisé.
Et de conclure : « Je pense qu’une citation du Premier ministre espagnol illustre très clairement leur approche : selon lui, l’Espagne doit choisir entre être un pays ouvert et prospère ou un pays fermé et pauvre ».
Rappelons dans ce contexte que les associations patronales ont majoritairement salué ce décret, mettant en avant les pénuries chroniques de main-d’œuvre dans l’agriculture, l’hôtellerie, la logistique et les soins aux personnes âgées. En revanche, les partis d’opposition conservateurs ont mis en garde contre un « effet d’appel » susceptible de mettre sous pression les services publics et ont annoncé leur intention de saisir le Tribunal constitutionnel.
Auberge espagnole ?
Pour autant, l’Espagne ne sera pas un espace ouvert aux quatre vents. Née d’une proposition législative soutenue par les citoyens, signée par quelque 700 000 personnes et appuyée par tous les partis, à l’exception de l’extrême droite Vox, ainsi que par des centaines d’organisations de la société civile et également l’Église catholique, cette régularisation massive – la première en Espagne depuis plus de 20 ans -, ne concerne en vérité que les ressortissants étrangers sans casier judiciaire, arrivés avant la fin de l’année 2025 et pouvant prouver qu’ils vivent en Espagne depuis au moins cinq mois, ainsi que les personnes qui ont demandé l’asile dans le pays avant le 31 décembre 2025.
L’exception espagnole
Pour résumer, bien qu’elle eût traversé les affres de la crise financière mondiale de 2008 puis la pandémie de Covid-19, l’Espagne n’a jamais été tentée par les démons du sentiment anti-immigration qui a propulsé les partis d’extrême droite sur le devant de la scène et parfois au pouvoir à travers l’Europe et au-delà. Et c’est tout à son honneur.