Il y a un an, jour pour jour, à l’aube de l’année 2025 qui s’achève, on formulait le vœu de voir le pays se réconcilier avec lui-même, ses problèmes, la croissance et avec son avenir laissé en jachère. On appelait de nos vœux les plus chers l’amorce d’une désescalade politique, la fin d’une dérive sémantique et d’un déballage médiatique, d’ici et de là, pas loin de la faillite morale. Nos espoirs n’ont pas été exaucés. Les rivalités politiques, les tensions économiques et sociales, les litiges juridico-financiers se sont exaspérés et ont atteint leur point culminant de non-retour : le paysage politique et la société civile n’ont jamais été secoués et traversés par autant de fractures.
Point d’éclaircie : bien au contraire, l’année s’achève sans que l’on voie la lumière du bout du tunnel. Pis encore, elle se termine, attisée par une nouvelle flambée de polémique comme seul le pays a le secret, dans un épais brouillard et un craquement politico-social dont on n’a pas fini de mesurer l’étendue des dégâts.
Qu’avons-nous à gagner d’un tel schisme aux effets dévastateurs sur l’économie, l’harmonie sociale et le vivre-ensemble ? Du début jusqu’à la fin de 2025, les signes de tension, de crispation, de raidissement et de division se répandent comme une traînée de poudre, balayant tout sur leur passage. Point d’éclaircie : bien au contraire, l’année s’achève sans que l’on voie la lumière du bout du tunnel. Pis encore, elle se termine, attisée par une nouvelle flambée de polémique comme seul le pays a le secret, dans un épais brouillard et un craquement politico-social dont on n’a pas fini de mesurer l’étendue des dégâts.
L’année 2025 n’a pas dérogé à la règle. L’adoption du budget de l’Etat et de la loi de finances pour la même année a brouillé les pistes d’action, semé le doute et fait monter de plusieurs crans les tensions et les exacerbations des contribuables, des ménages et des entreprises. Un nouveau rendez-vous manqué dont on espérait qu’il consolide et institutionnalise la culture du dialogue et du consensus. Le pays a besoin d’une vision, d’un cap, d’une boussole, d’un appel d’air, d’une volonté de croissance et d’une fluidité dans la pensée et les textes de lois. Au lieu de quoi, on voit se reproduire le même rituel, fait de cahiers des charges indéchiffrables, de difficultés, d’obstacles et d’entraves qui n’ont pas lieu d’être. Les ménages s’y résignent, les acteurs économiques se lamentent, désespèrent, et certains se voient dans l’obligation de réduire la voilure.
D’une année à l’autre, de nouveaux pans de ce qui reste du sentiment de confiance s’effondrent, provoquant une véritable saignée dans l’investissement, les créations d’emplois et de richesses. Il faut toute la détermination et l’obstination de chefs d’entreprise au patriotisme chevillé au corps pour éviter que l’économie ne sombre dans une dépression sans fin. A l’évidence, ils ne se reconnaissent que dans le mouvement et l’action, quoi qu’ils endurent, quoi qu’il leur en coûte, ne serait-ce que pour préserver et sauvegarder ce qu’ils ont bâti. On ne s’explique pas autrement la résilience de l’économie nationale, en dépit de la déliquescence des entreprises publiques passées maîtres dans l’art de produire du déficit et de détruire valeurs et richesses, plombant ainsi la croissance.
L’économie se maintient à flot, la tête hors de l’eau, par les grands groupes privés qui continuent d’investir et de croire en l’avenir du pays.
Là où l’Etat a failli chute drastique de l’investissement public , le privé, dans ce qu’il a de plus performant, continue de ramer, fût-ce à contre-courant, sans effusion de reconnaissance. Il est à la manœuvre pour protéger notre marché de la déferlante de produits de pays tiers et élargir nos parts de marché à l’international sans les appuis et les soutiens conçus ailleurs à cet effet.
Le paysage industriel tunisien, marqué par la lente agonie des PMI/PME et l’état comateux d’entreprises publiques, n’a pas pour autant perdu toutes ses nuances. Il parvient même, en temps de crise, à se régénérer, à se réinventer, grâce à l’irruption de jeunes pousses qui débordent d’énergie et de créativité. On voit émerger et prendre place de nouvelles startups, portées par un immense goût d’entreprendre, au point qu’elles parviennent à défier les lois de la pesanteur de la bureaucratie administrative.
Elles sont l’illustration de notre génie national et entretiennent la flamme du rêve tunisien, contrarié par tant d’années de déshérence politico-économique. C’est cette Tunisie – loin du vacarme politique de 2025, qui se bat, innove, entreprend, pense global, même si ses racines sont ancrées dans les territoires. Ce sont ces nouveaux éclaireurs de l’économie qui sont à l’œuvre, dans l’idée de façonner, de réinventer le pays. Sans ces ingénieurs du futur, on craindrait pour notre avenir. Le pays retrouvera une forte trajectoire de croissance, en dépit du poids des prélèvements obligatoires et des dépenses improductives de l’Etat, quand s’opérera la jonction entre les grands groupes, les entreprises privées et la nouvelle vague de startups, principal creuset de l’IA. Ces points lumineux dans le ciel chargé du pays n’auront pas suffi à dissiper les nuages et les zones d’ombre. Ils n’en sont pas moins une réelle promesse d’avenir. Il eût fallu qu’ils soient plus nombreux, dotés de plus de moyens, et sans qu’ils aient à subir les restrictions et les difficultés administratives. C’est là que le bât blesse.
L’administration doit s’émanciper de ses dogmes d’un autre âge. Elle doit se libérer de ses propres hantises, de ses suspicions, de ses préjugés et d’un principe de réalité poussé à l’extrême, au point qu’il confine à l’inaction. Elle doit se convaincre de la nécessité de changer de regard envers les chefs d’entreprise, fervents militants et au cœur de la bataille économique, autrement que par le verbe de la souveraineté nationale. Elle doit y voir des partenaires et des alliés, là où ils sont perçus comme de potentiels suspects. Elle est comptable de leur réussite comme de leur échec. Elle ne peut pas se comporter en 2026 moins bien que l’administration du parti communiste chinois, convaincu assez tôt que le profit d’aujourd’hui, c’est l’investissement et l’innovation de demain et l’emploi d’après-demain. Elle ne saurait mieux réhabiliter les capitaines d’industrie par qui la croissance arrive.
Les lois ne sont pas conçues pour sanctionner, interdire, limiter la liberté d’entreprendre et l’horizon de développement des groupes dans l’agro-business, l’industrie, les services, ou les banques. Bien au contraire. Elles sont d’autant plus légitimes quand elles incitent à l’action, qu’elles libèrent les énergies, ouvrent de nouveaux horizons et dessinent de nouvelles perspectives. Et le cas échéant, en cas de dérive ou de détournement, elles doivent remettre les choses à l’endroit avec la fermeté requise. A cette précision près que plus les lois sont bonnes, appropriées, de leur temps, en phase avec la marche du monde, moins elles poussent au crime.
A quoi faut-il s’attendre et quelles seraient parmi nos attentes celles qui domineraient en 2026 ? S’il ne faut en retenir qu’une seule, ce serait celle d’afficher haut et fort notre attachement à l’unité nationale, à l’union sacrée. Il faut en finir avec cette situation lancinante de paix improbable et de guerre impossible dont on appréhende l’étendue des dégâts sur l’appareil productif et le corps politique et social.
Il suffit de regarder ce qui se passe dans le monde pour s’en convaincre. Pour autant, le pire n’est jamais certain. La peur du vide et de l’inconnu pourrait bien réactiver notre instinct de conservation et de survie. La peur est bonne conseillère.
Si le souvenir du démon numide remonte à la surface et que le front intérieur vient à se fissurer et à se fracturer, le pire sera à craindre. Il ne faut pas s’attendre à une quelconque et hypothétique aide étrangère, de quelque nature qu’elle soit. Elle risque même de nous porter l’estocade. Il suffit de regarder ce qui se passe dans le monde pour s’en convaincre. Pour autant, le pire n’est jamais certain. La peur du vide et de l’inconnu pourrait bien réactiver notre instinct de conservation et de survie. La peur est bonne conseillère.
En terre tunisienne, pays des paradoxes, le miracle n’est jamais exclu. L’exacerbation des tensions portées à incandescence qui a marqué 2025 pourrait et devrait pousser à davantage de raison en 2026. Les nuages qui planent sur le monde, les bruits de bottes et les préparatifs de guerre qui secouent la planète, les guerres économiques que rien ne semble arrêter, les fractures et le chambardement géopolitique mondial aux issues incertaines, l’irruption de l’IA dont on craint qu’elle va élargir la fracture numérique entre les peuples et les régions, nous contraignent à serrer les rangs, à ressouder le front intérieur. Et à élever en 2026 la réconciliation nationale au rang de priorité absolue avant qu’il ne soit trop tard. C’est notre vœu le plus cher.
Bonne et heureuse année
Cet edito est disponible dans le mag. de l’Economiste Maghrébin n°935 du 31 décembre 2025 au 14 janvier 2026.