Pouvoir et contre-pouvoir

Noureddine Tabboubi

Depuis dix ans nous n’avons cessé de vivre une tumultueuse réalité politique et institutionnelle. Elle acquiert aujourd’hui une nouvelle signification qui échappe complètement au lexique de la science politique. Les notions d’institutions, d’administration publique, de gouvernance, de pouvoir ou encore de dialogue social, ont changé si radicalement qu’elles bouleversent toutes les logiques fondatrices du modèle démocratique.

Depuis ses prémices, le syndicalisme tunisien a traversé quatre grands âges de pouvoir et de contre-pouvoir. Chaque épisode dessine ses traits en relation avec les régimes politiques en place. Les folles équipées incarnées par une UGTT engagée dans de longues phases de dérive belliciste, autoritaire, opportuniste et antilibérale risquent, s’il venait qu’elles persistent, de la conduire immanquablement à sa perte. Non sans de graves dégâts dans un pays sous perfusion.

Un peu d’histoire…

Acteur important du mouvement national, le syndicat a payé le prix de sa lutte anticoloniale par l’assassinat de son Secrétaire Général, Farhat Hached, un important dirigeant du mouvement de libération. Au lendemain de l’indépendance, les fonctions élémentaires du syndicalisme, celles de relais ou d’organisateur de la pratique revendicative, sont assurées a minima et à peine tolérées par les pouvoirs autoritaires de Habib Bourguiba et du parti unique dont la Centrale était devenue l’une des composantes. Mais l’omnipotence du PSD et l’absence d’une opposition politique en feront, pour un certain temps, le refuge de contestation et de confrontation avec le régime mais qui finiront par l’affaiblir.

Les qualités de contre-pouvoir de l’UGTT, s’étant avérées limitées, elle essaya bon gré mal gré d’aller vers une nouvelle forme d’intégration approfondie au fonctionnement de l’État social et à la régulation des rapports de production. C’était sans compter avec Zine El Abidine Ben Ali qui en fit un APPENDICE du RCD, s’alignant autant sur les positions officielles que sur celles de l’UTICA.

Servi par l’arsenal répressif, le régime de Zine El Abidine Ben Ali, tout à sa volonté d’éliminer les contestations, se protégeait contre les structures collectives. Outre le durcissement de la pénalisation de l’acte gréviste, le régime installa partout un dispositif de cellules du parti, les plaçant en situation d’étouffer à leur guise les corps intermédiaires et les éventuels contre-pouvoirs. Une logique où la « question sociale » va de pair avec la stabilité politique qui conditionne à son tour les conditions d’une croissance économique.

L’absence d’industrialisation, qui grossit généralement ailleurs les rangs du monde ouvrier et rend plus prégnante la question sociale, a toujours manqué à l’UGTT, réduisant d’autant ses capacités d’action et de regroupement revendicatif qui permettent l’institutionnalisation du syndicalisme.

Commencée par Habib Bourguiba, son successeur prolongera cette tendance de fond qui perdure dès lors que la croissance économique se maintient.

Malgré tout, l’UGTT soutiendra en 2004 la candidature de Zine El Abidine Ben Ali pour un quatrième mandat. Mais dès 2006, suite à l’érosion des salaires et leurs effets sur les budgets des ménages, la remise en cause de l’intervention de la Caisse de compensation et la marchandisation de certains services jadis gratuits, l’UGTT commence à se montrer un peu plus combative. En contestant des décisions politiques et en organisant des grèves dans certains secteurs.

Le départ de Zine El Abidine Ben Ali marque un tournant par l’inscription de l’UGTT dans la mouvance démocratique. Ainsi en va-t-il de la nouvelle acceptation par l’État et le patronat du rôle régulateur du syndicat dans les relations professionnelles ou dans la conduite économique du pays, induit nécessairement une mutation de la posture syndicale.

Trois syndicalistes réputés doctrinaires de l’UGTT participeront au premier gouvernement. Mais ils démissionnent aussitôt en réaction aux tentatives de restauration et de retour des figures du passé. L’UGTT s’opposera plus tard aux islamistes et leurs milices et gagne la sympathie des adversaires d’Ennahdha au pouvoir. Une posture qui persiste à ce jour. Après le départ de la Troïka, elle s’impose comme l’une des composantes du quartet du Dialogue National et participe à ce titre à la tenue des élections présidentielle et législatives ainsi qu’à la ratification de la nouvelle Constitution.

Collaborateurs sans réserve ni mesure du régime de Zine El Abidine Ben Ali, les dirigeants de l’UGTT étaient ainsi passés d’un bond de leur infime condition de pions à la soumission peu avouable, jusque dans les sphères suprêmes de l’État à d’éminents interlocuteurs. Dans une trajectoire politique de l’inconsistance et de l’ambigüité, au point de finir par se parler à eux-mêmes. L’incohérence règne plus que jamais, simplement sur une autre échelle, démesurée cette fois.

L’UGTT profite après Zine El Abidine Ben Ali d’une série de traditions qui inspirent encore quelques-unes de ses principales caractéristiques. Mais aussi des méandres tortueux et maladroits de la construction d’une démocratie à bien des égards fragile et incomplète.

La chute du régime libère les corps intermédiaires

La chute du régime libère les corps intermédiaires entre l’individu et l’État. Elle favorise la résurgence de structures susceptibles de défendre des groupes et des intérêts spécifiques. Entre l’individu et la puissance publique, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général, s’interposent cette fois en toute autorité les partenaires sociaux, UGTT et UTICA. Il est permis alors d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les mêler à la chose publique, d’encourager toute volonté de regroupements professionnels à caractère revendicatif.

Citoyens d’un même état ou profession, ouvriers et chômeurs peuvent former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. Dans ce cadre, il paraît parfaitement naturel que s’instaurent des tensions: les employeurs veulent faire fructifier le principe de la libre entreprise, désormais solidement établi; de son côté, l’univers laborieux ne peut que rechercher les modalités susceptibles de lui permettre d’obtenir le meilleur contrat possible.

Au départ, l’intervention syndicale dans les rapports sociaux se renforce au sein de l’entreprise dans l’indifférence de l’appareil d’État. Le patronat se résigne malaisément à accepter la contestation permanente, délocalise ou se résout à discuter avec les militants ouvriers pour mettre un terme aux grèves, menées de plus en plus fréquemment par l’UGTT. Pour sa part, le pouvoir politique se trouve dépassé et son champ d’intervention se réduit comme une peau de chagrin: agents d’entreprises privées et publiques et fonctionnaires entrent dès lors dans des grèves intempestives. Quant aux employés non titularisés, ils revendiquent le statut de travailleurs stables aussi protégés par la sécurité de l’emploi que les fonctionnaires.

La reconnaissance officielle pleine et entière de l’exercice du droit syndical dans l’espace public intervient pour l’essentiel dans les moments d’effervescence sociale marqués par la naissance d’une nouvelle République. En l’espace de quatre années, l’UGTT se voit affublée de ses titres de noblesse institutionnelle qui la place en situation de disposer d’une légitimité sans précédent. Mais ils renforcent en revanche la tension entre son essence contestataire et sa fonction de régulation des conditions de production, plus largement, de la physionomie inégalitaire de la société jusqu’à la légitimité du pouvoir en place.

De partenaire, l’UGTT devient alors faiseur de rois, s’engage dans des marchandages pour participer aux gouvernements, nomme des syndicalistes comme ministres et pose le départ du Premier ministre comme condition non négociable à toute avancée dans le processus de paix sociale.

Enfin, elle ira jusqu’à dénier au premier Ministre, alors Yousef Chahed, toute liberté de procéder à des ajustements au sein de son propre cabinet. Mieux encore, corruption, favoritisme, cooptation et népotisme dans l’administration des affaires publiques ne posent plus de problèmes de conscience aux dirigeants de l’UGTT.

De manière profonde, l’avènement de la démocratie posait alors au syndicalisme une série de questions appelées à prendre une acuité grandissante. Ainsi, comment concilier la défense des droits des travailleurs à travers un corpus de valeurs, que le syndicalisme s’est fixé par tradition à lui-même, et qui est de plus en plus inadapté au progrès avec les effets de la globalisation des échanges, les délocalisations, le déficit budgétaire, l’endettement, les tendances consuméristes, la fuite des diplômés, l’effritement de la condition salariale, la précarisation de l’emploi, le chômage durable, les droits et les protections sociales désormais vulnérables que seule l’économie de croissance et le consensus social rendraient  réversibles?

Dans un tel contexte, quel rapport doit entretenir l’UGTT avec l’État? Qu’en est-il du pouvoir dont elle dispose? Quel est son projet de société? Et d’ailleurs, en a-t-elle jamais eu?

Le tournant politique vécu depuis 2011 a suscité l’apparition de nouvelles formes de conflits entre les pouvoirs et la principale organisation syndicale du pays. Aujourd’hui, les doutes se sont amplifiés quant à la capacité de résilience d’un modèle de gouvernance où un président de la République cumule tous les pouvoirs. Et où un syndicat va au-delà de la représentativité d’une organisation constituée en vue de défendre les droits de salariés et finit par s’imposer en contre-pouvoir.

Depuis le 25 juillet 2021, l’État a vu son rôle largement brouillé par la cohabitation de deux stratégies. L’une, personnelle, que pratique un chef d’État en dépit du principe démocratique, qui n’a ni parti ni appareil politique même s’il prétend représenter tous les gens d’en bas. Qui refuse d’entretenir tout dialogue constructif et agit par des procédures unilatérales. L’autre, celle que représente le SG d’une centrale syndicale historiquement conforme, devenu acteur politique d’une importance telle que son appui est sollicité par des élus sans domicile fixe et des dirigeants de partis politiques d’ores et déjà caducs.

Ce cas singulier révèle en même temps la nécessité de réviser nos catégories d’analyse. Cette situation singulière est-elle à même de produire des cadres d’interprétation pertinents et des modes d’action qui soient susceptibles de fournir une issue positive au bénéfice du devenir de l’ensemble du système de régulation des relations entre l’État et les acteurs sociaux dans un contexte de crises politique, économique et sociale aigües ?

Un syndicat a-t-il le droit de chercher à influencer la politique d’un gouvernement? S’employer à convaincre l’autorité publique de faire ou de ne pas faire certaines choses? 

Les moyens d’action sont variés: fréquentes démarches pour un Dialogue National dont Noureddine Taboubi serait l’acteur majeur; conventions collectives; revalorisation des salaires; interventions inopportunes ou démagogiques; blocages de certains secteurs d’activité; appels à manifester; et, pour ne pas changer, l’habituel chantage à la grève sectorielle ou générale. Pour l’État, c’est le prix à payer pour conserver la paix sociale. Pour un partenaire social dans un régime démocratique, le moyen de conserver un minimum de vigilance contre tout dépassement des principes de la Constitution. C’est de cette manière qu’un syndicat cherche à faire pression sur les autorités ou à convaincre l’opinion publique quant au bien-fondé de ses options.

Deux entités distinctes, chacune poursuivant une fin propre

Il y aurait donc, aujourd’hui, d’un côté, un homme qui se propose de servir le bien commun en prenant seul en main la direction des affaires publiques dans la Cité. Et, de l’autre, un syndicat qui se réfère aux droits des salariés afin d’assurer l’intérêt professionnel de ses membres. Deux entités distinctes, chacune poursuivant une fin propre. Il s’ensuit que toute collaboration organique entre les deux est déraisonnable.

Si l’UGTT prétend substituer l’intérêt particulier qu’elle représente au bien commun de toute la société, on serait porté à émettre des doutes sur sa légitimité. En effet, une organisation de défense des intérêts des classes laborieuses, qui prétend accéder à la direction des affaires publiques et au pouvoir pour imposer à la vie politique des moyens et des objectifs de classe, ne représente vraiment pas le bien commun au même titre qu’un gouvernement. Par ailleurs, un État d’inspiration populaire, celui du peuple (qui veut), incarné par un seul individu. Mais qui n’a pas d’objet dans le milieu où nous vivons, est un tissu vital dont les intérêts en quantité et en qualité se distinguent du bien commun, voire s’y opposent.

L’UGTT est passée progressivement d’une organisation pratiquant un syndicalisme révolutionnaire face au règlement des conflits du travail par le droit, en un parti politique d’opposition, substituant le souci d’une meilleure protection des travailleurs par davantage d’interférences dans la marche des organes de l’État.

Dans le contexte économico-social difficile que nous traversons, est-il souhaitable qu’une organisation défendant une catégorie professionnelle s’arroge le droit d’assurer le bien commun d’une société entière, d’imposer des mesures en dépit de la situation que traverse le pays et qui ne permet pas aux entreprises ni à l’argent public d’assumer des charges supplémentaires?

Les membres de l’UGTT ne réfléchissent pas toujours quant à leur mode d’intervention vis-à-vis des contraintes et des opportunités. Ni comment ils produisent des normes à travers le droit qu’ils s’arrogent, devenu une arme et un recours. Leur conscience de classe ne dépasse guère le champ limité de la discussion et de la signature d’un contrat de travail, de revalorisation des salaires. Mais ne fait pas de la pérennité de l’État un objet de conversation courante. Certes, le partage des richesses, du pouvoir et la valorisation des biens occupent bien leurs esprits. Mais ils tiennent rarement compte du fait que les multiples pressions sur les élites et sur le gouvernement dans cette réorganisation et ce partage s’opèrent dans un contexte où les contraintes venant de l’extérieur sont considérables. Notamment les exigences de restructuration économique de la part des organismes internationaux gérant l’aide vers la Tunisie.

L’action politique de l’UGTT est-elle légitime? Est-elle souhaitable?  Est-elle réalisable?

L’action politique de l’UGTT est-elle légitime? Est-elle souhaitable?  Est-elle réalisable? Le succès complet, c’est-à-dire la prise du pouvoir, n’est pas pour demain ni pour après-demain.

On se rappelle tous, dans le gouvernement de Youssef Chahed, d’un dirigeant syndicaliste promu au rang de ministre de la République. Deux profils rarement compatibles. Au bout de six mois, il renonça à lutter contre des moulins à vents, s’avoua vaincu devant les difficultés réelles de gestion d’un lourd portefeuille à travers lequel il croyait pouvoir s’engager dans la lutte pour la raison contre la logique du système, la vérité contre le mensonge, la justice contre l’arbitraire. Qu’il chercherait à mettre fin à la richesse imméritée et promouvoir le profit raisonnable pour chacun, et démolir les cloisons de l’égoïsme pour élever, à la place, la poursuite de l’intérêt commun.

Il rêvait de répondre à sa vocation de militant syndicaliste et d’achever l’œuvre de sa vie: remplacer l’indifférence par l’entraide mutuelle; tout en rendant effectif dans les rangs des agents publics notoirement fainéants et inefficaces l’anathème prononcé contre le genre humain: « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ».

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