Sursaut

Sursaut

Fin de la partie. Le chef de l’État Kaïs Saïed, vent debout, s’est enfin résolu à actionner l’article 80 de la Constitution. Et pour cause, le pays est en danger d’implosion. Il ne pouvait conjurer autrement la menace de dislocation de l’État et de la nation. Il est, de par la Constitution, le garant de l’unité nationale, de la paix civile et de l’intégrité du territoire.

Trêve d’hypocrisie et d’arguties juridiques d’une autre époque ! Aux seules fins de se mettre au travers de la décision du Président et de laisser perpétuer un état de blocage et de pourrissement qui n’est pas sans rapport avec le soulèvement populaire du 25 juillet 2021.

Le danger est imminent, à moins de vouloir se voiler la face. Il y avait péril en la demeure. Les esprits étaient chauffés à blanc, à force de paupérisation collective, aggravée par la crainte de la pandémie qui a emporté plus de 20000 victimes. Il n’y a aucune fatalité à cette tragédie nationale sur une échelle jamais connue, sinon l’incurie gouvernementale. La défiance des Tunisiens n’a jamais été aussi grande et aussi marquée. Le danger était partout et notamment dans la détresse des comptes publics, où l’on voit poindre le spectre du défaut de paiement. Le pays était à la merci d’une simple étincelle, qui mettrait le feu aux poudres. Le pire a failli se produire.

Au soir du 64ème anniversaire de la République, le chef de l’État était dans son rôle. Il était fondé dans sa décision d’activer l’article 80 pour faire le ménage, limoger le chef du gouvernement, qui traine un lourd passif, geler pendant tout un mois les travaux de l’ARP et lever l’immunité des députés par qui le mal, les scandales et la violence physique et institutionnelle arrivent. Vaste opération de salut et de salubrité publics, assortie de garantie des libertés individuelles et collectives. La démocratie dévoyée, malmenée, mise à mal et en danger par ceux-là mêmes qui font mine, aujourd’hui, de la défendre, est sauvegardée, hors de danger. Et elle doit le rester.

Les dirigeants d’Ennahdha et leurs affidés politiques ont mis en coupe réglée le pays, dix ans durant. Ils l’ont vidé de sa substance, ils ont pillé ses ressources et inhibé ses facultés créatrices et ses capacités de production. Ils ont mieux à faire que de crier au complot en s’en prenant au chef de l’État, qui les a protégés de la vindicte populaire.

Le peuple les a déjà condamnés le 25 juillet 2021, avant que le Président ne ramène le calme et l’apaisement et n’évite au pays ce qui aurait pu devenir la nuit des longs couteaux. Si le parti Ennahdha ose aujourd’hui donner encore de la voix et s’exprimer publiquement et librement, il le doit à Kaïs Saïed qu’il continue plus que jamais à vouer aux gémonies. Le 25 juillet 2021, date anniversaire de l’assassinat de Mohamed Brahmi, les gens s’en sont pris aux symboles de l’islam politique et étaient dans la haine. Ennahdha, qui feint de l’ignorer, a cristallisé, rancœur, ressentiment et colère.

L’ivresse du pouvoir a fait perdre à la nébuleuse islamiste tout sentiment d’humilité et d’objectivité. Morale de l’histoire : L’attitude belliqueuse, la vilenie, les calculs troubles et troublants de la majorité politique sous la houlette d’Ennahdha, qui a pris en otage le chef du gouvernement avec son propre consentement, lui ont été fatals. Son bilan global est des plus sombres et des plus désastreux. Le pays est dans un état de désintégration et de décomposition sanitaire, économique, financière, sociale et éthique des plus avancés. Les jeux d’influence et les luttes de pouvoir ont pris le pas sur la nécessité de mettre en œuvre de vraies politiques publiques et de véritables politiques sectorielles. Pas de voies de sortie de crise dans l’immédiat ou à terme, et pas de perspectives à l’horizon. La coalition tripartite ne s’est jamais émue de ses échecs. Elle laisse derrière elle un pays endeuillé au plus profond de lui-même, décimé par la pandémie et amputé de centaines de PME/PMI et de milliers d’emplois, faute d’assistance à personnes et entreprises en danger. Elle laisse derrière elle un pays exsangue, surendetté, relégué au plus bas de l’échelle par les agences de notation, et à bien des égards, un pays paria, proscrit par les marchés. Un pays sans plan de relance et sans ressources financières. Qui a du mal à boucler ses fins de mois, qui vit de subsides et de mendicité internationale. De quelle dignité ose-t-on parler quand la sphère dirigeante, murée dans le déni, est frappée d’une telle indignité ? Hichem Mechichi s’est trompé de camp. Il s’est laissé entrainer, instrumentaliser, enrôler dans une guerre qui n’est pas la sienne, au point d’occulter ce pourquoi il a été désigné. Le résultat est qu’il a été emporté par le tourbillon d’une sorte de triangle des Bermudes, aux relents partisans. On ne sort jamais indemne de ce genre de situation, de ce malstrom politique. Mechichi, prisonnier de ses alliés politiques, était sourd aux appels à la détresse des sans-emplois, des pauvres et des moins pauvres. Il voyait pourtant monter la colère de cette population, sans protection digne de ce nom, livrée à la convoitise et à la prédation de spéculateurs patentés, anciens et nouveaux, à la faveur du Covid-business. Il n’a pas pu ou voulu engager les nécessaires réformes de fond pour libérer le pays des griffes de la bureaucratie, des corporatismes et des barons de l’économie informelle en passe de dominer l’activité structurée. Sans doute par crainte de heurter les intérêts de ses encombrants protecteurs. Au lieu de quoi, il usa et abusa d’effets d’annonces et de politique spectacle. La Com a remplacé la politique au sens noble du terme, au prix d’un effet désastreux sur l’économie et les finances publiques. Et d’un abominable hold-up de l’avenir des jeunes. Si complot il y a, c’est là qu’il réside.

L’élan populaire – le hirak – de la nuit du 25 juillet 2021 avait pour principal mot d’ordre le départ de Mechichi et la dissolution de l’Assemblée des représentants du peuple, compte tenu de la proximité du premier de sa majorité parlementaire qu’il revendique au titre de coussin ou de ceinture politique. Et ce « hirak », à l’image de ce qui se passe ailleurs, tout près de chez nous, n’était pas près de s’estomper. Si bien que le président de la République ne pouvait rester indifférent, face à ce soulèvement qui menace de dégénérer. L e 25 juillet 2021 est une deuxième réplique, qui fait écho à celle de 2013, du séisme de décembre-janvier 2011. Une révolution rendue tranquille et apaisée par l’intervention du Président Kaïs Saïed. Qui ne pouvait tourner le dos à cette demande sociale portée à incandescence. Celle-ci ne pouvait se satisfaire de l’offre politique d’Ennahdha, éculée, décalée, d’un autre âge. Les jeunes et moins jeunes revendiquent le changement. Ils en rêvaient. Kaïs Saïed l’a fait pour eux : en enclenchant l’article 80 de la Constitution. Il se devait de prendre ses responsabilités et d’assumer le rôle qui est le sien.

Il l’a fait avec beaucoup de courage et de détermination. Ce qui, du moins pour l’instant, lui a valu un soutien, une large adhésion de la population et un regain de popularité – alors que sa cote n’a jamais faibli. Les déçus de la révolution et plus encore des révolutionnaires de la 25ème heure y ont vu le signe d’un nouvel espoir. L’attaque surprise, qu’il avait lancée la nuit du 25 juillet avec un art subtil de la stratégie sur le mode Blitzkrieg, a mis en déroute ses adversaires qui n’arrêtaient pas de le défier. Elle a ajouté à sa stature de chef d’État auprès des partisans du changement. Il a réconcilié les Tunisiens avec leur pays, leurs problèmes et leurs institutions républicaines. Ira-t-il jusqu’à les réenchanter ? L’avenir le dira. Reste qu’au regard de la gravité de la situation sanitaire, politique, économique, financière et sociale, il y aura fort à faire pour retrouver de sitôt – et même à moyen terme – la lumière du bout du tunnel. Et c’est peu dire que de mettre en garde contre les risques d’écroulement de notre système hospitalier, de faillite financière dont on perçoit les effets, de déclin de l’économie qui n’en finit pas de décrocher et de fragilité du modèle social, fortement abimé, qui n’en est plus un, en raison de l’effondrement de l’économie. Il y aura fort à faire pour s’ouvrir de nouveaux sentiers de croissance aux couleurs des technologies émergentes, sans lesquelles le pays ne peut offrir de réelles perspectives aux jeunes et aux compétences de tout âge qui prennent de plus en plus le chemin de l’exode. Qu’il faut à la fois rassurer et responsabiliser, en interpellant leur intelligence et leur fibre patriotique. Le chef de l’État leur promet justice et dignité. Et le retour de l’État. Mais il ne peut s’exonérer de leur demander, pour faire de nouveau émerger le pays, « de la sueur, des larmes et du sang ».

L ’État-providence version ancienne est loin derrière nous. La puissance publique n’est même plus en capacité d’assurer les tâches les plus élémentaires. Exit le slogan de campagne « le peuple veut ». Celui-ci doit plutôt se demander ce qu’attend de lui le pays pour retrouver son rang et sa dignité : de l’effort encore et toujours. Et un engagement plein et entier. Le temps nous est compté. Le président de la République doit profiter de cette étroite fenêtre de tir, que lui offre le très court état de grâce, pour provoquer un sursaut salvateur. Le pays doit au plus vite retrouver les voies de sortie de crise, les chemins vertueux de la croissance et des créations d’emplois. Non sans payer le prix.

Qui va porter un tel projet et un tel message ? Qui nous dira d’où l’on vient et nous indiquera notre prochaine destination, sans jamais dévier du cadre constitutionnel ? Une semaine s’est déjà écoulée sans que le président de la République ne désigne un chef de gouvernement-Premier ministre. Une éternité. Rien de moins qu’une personnalité de tout premier plan, au rayonnement local et international indiscutable. Qui doit s’atteler au plus vite à la formation d’un gouvernement de choc, audacieux, déterminé, qui aura à mener le combat de sa vie. Un gouvernement de compétences en temps de crise, au service d’un État qui protège autant qu’il incite au travail, pour ne pas ériger l’assistanat en mode de gouvernance. Un gouvernement qui, aussitôt formé, sera à la manœuvre pour libérer les énergies, rétablir la confiance et expurger le climat des affaires de ses scories.

Pas de trêve pour les confiseurs : car celles et ceux, et pour tout dire le peuple de Tunisie, qui a laissé exploser son allégresse le soir du 25 juillet 2021, n’attendraient pas longtemps pour voir les premiers signes du changement. Plus le président de la République tardera à nommer son Premier ministre et décliner son programme et sa feuille de route, plus il lui sera difficile de légitimer sa démarche et sa décision de recourir à l’article 80. Et faire taire ses détracteurs et adversaires politiques, qui même s’ils ont perdu la bataille, honnis qu’ils sont par la population, n’ont pas désarmé pour autant. Pas plus que les démocrates, toutes tendances confondues , pour des raisons que ne renie pas le Président Kaïs Saied.

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