Logique de guerre

la Guerre

On aurait pensé qu’ils étaient préoccupés, atterrés par la comptabilité macabre de la Covid-19. Las, nos dignitaires au sommet de l’Etat, ces trois cavaliers de l’Apocalypse, ont plus urgent à faire qu’à manifester leur compassion à l’endroit des familles décimées par le virus, dans un silence aussi assourdissant que coupable.

Face à la pandémie, les Tunisiens n’ont d’autre horizon que le spectre d’une mort annoncée. Comme si la fatigue, le désespoir causé par une classe politique des plus toxiques qui a rabaissé le pays au plus bas, n’y suffisaient pas.

Les trois présidents ont déterré la hache de guerre. Ils se livrent à un véritable carnage des institutions. Le chef de l’Etat tire à boulets rouges sur les palais du Bardo et de la Kasbah. Qui, de leur côté, ripostent et font feu de tout bois d’une rare violence pour réduire au silence la forteresse carthaginoise.

Théâtre d’ombres, spectacle de désolation, auxquels sont entraînés les Tunisiens, qui n’en peuvent plus. De quelle République on parle quand ses valeurs sont chahutées et violentées à ce point ? De quel Etat on se fait prévaloir quand les craquements de ses fondamentaux se font entendre de partout, jusque dans les contrées lointaines, sourdes désormais à nos doléances financières ?

« Les Tunisiens n’ont d’autre horizon que le spectre d’une mort annoncée »

Guerre de tranchées et de position. Guerre totale, loin de toute forme de rationalité, de toute logique de cohabitation, fût-elle dure et difficile, entre les deux têtes de l’Exécutif. Et quand, de surcroît, le président du Parlement, drapé du manteau de la confrérie de l’islam politique, prend part à la bataille, dont il est le principal instigateur, c’est tout le système politique qui est projeté dans une logique de guerre.

Avec un but de guerre. Et la tyrannie du butin en perspective. Quitte à pratiquer la politique de la terre brûlée, à l’effet d’envoyer par le fond une barque déjà à la dérive. On vit au rythme effréné des offensives et contre-offensives, qui détruisent à chaque fois des pans entiers de notre économie, volent et piétinent l’espoir des jeunes qui méritent mieux de ce pays.

Le remaniement ministériel de grande ampleur, moins de trois mois après la composition du gouvernement, a fait l’effet d’un séisme politique aux multiples répliques. Etait-il inévitable, voire utile ? La question est loin d’être tranchée. D’autant plus que le chef du Gouvernement s’est assuré l’essentiel, en écartant l’encombrant ministre de l’Intérieur, qui lui contestait son leadership et prenait des airs de chef de Gouvernement bis, sans provoquer l’ire de son mentor. Il eût fallu pourvoir les trois postes ministériels laissés vacants.

Sans offusquer le président de la République, pour ne pas insulter l’avenir. Hichem Mechichi pouvait ainsi se donner plus d’air et s’émanciper quelque peu des exigences de ses alliés politiques du moment, aux convictions pour le moins aléatoires. D’autant, qu’aux yeux des Tunisiens, lassés des intrigues politiques, l’urgence était ailleurs.

« Le remaniement ministériel de grande ampleur, moins de trois mois après la composition du gouvernement, a fait l’effet d’un séisme politique aux multiples répliques »

Quoi de plus urgent que de nous gratifier du vaccin pour calmer la peur d’une population, tétanisée, épouvantée par le virus et ses probables variants qui sèment la mort et le désarroi. Le gouvernement est, hélas, comptable de ce retard, avec le risque d’en assumer les conséquences. S’il avait démarré à temps  une campagne de vaccination pour sécuriser le pays et l’économie, il aurait grimpé dans l’échelle d’estime et de sympathie nationale.

Cette guerre des chefs ne présage rien de bon. Elle a détourné l’Etat de son rôle essentiel, celui de protéger. Alors même qu’on ne se faisait guère d’illusion sur sa capacité de conduire le changement et de redresser l’économie qui décroche de partout. L’Exécutif s’est laissé empêtrer dans une guerre sans issue, sinon celle de se condamner à l’immobilisme, d’accélérer le déclin économique, l’effondrement de l’infrastructure hospitalière, et au final, de précipiter l’explosion sociale et le chaos.

« Cette guerre des chefs ne présage rien de bon. Elle a détourné l’Etat de son rôle essentiel, celui de protéger »

Dans l’immédiat, notre inquiétude se nourrit de notre faible capacité de soins et de résilience de nos entreprises, exposées à des défaillances certaines. On file droit vers les 200000 chômeurs supplémentaires et les 8000 morts victimes du virus.

Le personnel hospitalier, exposé au virus et les salariés, laminés par la crise, en ont payé un lourd tribut. Les premiers sont en droit de se faire vacciner à temps. Les seconds de retrouver leurs emplois et leurs sources de revenus.

Sommes-nous devenus le lumpenprolétariat des nations, alors que dix ans plus tôt, on frappait à la porte des émergents ? Sommes-nous à ce point démunis pour nous placer sous la coupe de l’OMC ? Avons-nous tellement perdu le sens de la dignité pour n’aspirer qu’à la mendicité ?

On n’ose plus regarder dans les yeux nos voisins algériens et marocains, qui en sont à leur deuxième semaine de vaccination. Ils n’ont pas plus de moyens et d’intelligence collective que nous. Il se trouve qu’ils ont, au sommet des Etats, des cœurs qui battent pour la population et qui s’inquiètent pour leur socle productif.

Chez nous, le jeu de massacre politique nous a détournés de nos propres obligations, au point de nous voiler la face. Triste perspective.

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