Une jeunesse perdue ?

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Dix ans après la chute de Ben Ali, les jeunes sont encore en colère et en appellent toujours à la dignité. Malgré l’omniprésence des forces sécuritaires et la multiplication des arrestations et condamnations qui la frappent; la colère traverse la jeunesse du pays, qui manifeste jusqu’au centre de Tunis. Un mouvement désorganisé et faiblement structuré, mais dont les slogans font clairement écho à la révolution. Et précisément, à l’heure du bilan décennal, force est de le reconnaître: peu a été réalisé au regard de la feuille de route dressée par les jeunes de l’époque en quête de reconnaissance, qui réclamaient du travail pour construire leur propre vie et la fin d’un système fondé sur une corruption généralisée.

Les moins de 40 ans représentent près de 70% de la population, selon l’Institut national de la statistique (INS). Or, la jeunesse tunisienne n’a toujours pas trouvé sa place dans le nouvel ordre politique, économique et social. Loin s’en faut. Une jeunesse à la fois exclue de la scène politique et du marché du travail.

Une double exclusion de la jeunesse

Ainsi, ceux qui ont fait chuter le régime dictatorial se trouvent de fait exclus du nouveau régime. Une injustice historique, plus qu’un paradoxe. Il s’agit là de la manifestation d’une fracture politique et sociale entre la jeunesse et la plupart des institutions du pays, y compris les partis politiques. Un constat qui renforce le sentiment de trahison à l’égard de politiques qui auraient confisqué la révolution et incapables de répondre à ses attentes, à ses urgences.

Or la jeunesse est l’âge de la construction de soi, à l’échelle d’un individu comme à l’échelle d’une génération dans son ensemble; et il est naturel qu’on ne se construise pas en demeurant dans les cadres hérités de la génération précédente. Il appartient aux jeunes d’inventer eux-mêmes les formes qu’ils veulent donner à leurs engagements: largement marquées par le numérique, ces formes sont aujourd’hui plus souples, plus éphémères, moins hiérarchisées qu’elles ont pu l’être par le passé. Si une institution civile ou politique ne le comprend pas et se montre incapable de s’adapter, aucune intervention publique ne la sauvera de la désaffection.

La crise de défiance à son comble

Une rupture entre la jeunesse et les cadres de la vie collective serait cependant dangereuse pour notre société civile et la démocratie. L’absence d’une caisse de résonance des préoccupations des jeunes dans la classe politique a provoqué une crise de confiance aiguë. Logiquement, la crise de défiance envers le personnel politique est à son comble, le tout sur fond de sentiment de chaos moral et éthique. L’ordre social fondé sur la foi dans un destin commun se fracture et le spectre d’une loi de la jungle se précise. Dans ce sombre tableau, dès lors qu’il est difficile d’imaginer l’avenir individuel et collectif, la jeunesse demeure la grande perdante.

Une marginalisation qui s’inscrit désormais sur fond d’une double tentation: l’immigration clandestine et le djihad. Poussés par le désespoir et les illusions d’un ailleurs meilleur, de jeunes tunisiens continuent à s’aventurer par vagues entières dans des embarcations de fortune.

Ce fléau déjà connu avant la chute de l’ancien régime est « prolongé » désormais par le phénomène djihadiste. Impuissantes, les familles ont vu leurs enfants partir renforcer les rangs de Daech en Syrie ou en Irak, et basculer ainsi dans une autre dimension. Pourtant, les facteurs économiques et sociaux n’expliquent pas tout. Force est de constater la diversité des profils de ces djihadistes tunisiens qui atteste la puissance du désespoir vécu et de l’endoctrinement subi. Puisque, outre le cas classique du jeune chômeur, certains de ces jeunes poursuivaient des études ou avaient un emploi, voire étaient issus de familles aisées.

L’esprit de la Constitution

C’est sans doute l’un des principaux défis pour des dirigeants actuels, qui ne doivent pas calquer leur action sur la seule logique sécuritaire, mais garder à l’esprit l’article 8 de la Constitution: « L’État veille à assurer aux jeunes les conditions nécessaires au développement de leurs capacités, de leur prise des responsabilités et à élargir et généraliser leur participation à l’essor social, économique, culturel et politique. »

Tant que la situation de la jeunesse tunisienne ne s’améliorera pas, non seulement la révolution ne sera pas achevée. Mais pire, un nouveau cycle révolutionnaire pourrait s’ouvrir. Une véritable épée de Damoclès avec laquelle devra vivre un gouvernement condamné à agir dans l’urgence et avec efficacité… Une mission impossible, tant la Seconde République semble ne cesser de vivre dans une confusion politique généralisée propice à une rupture définitive entre gouvernants et gouvernés.

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