Olfa Hamdi : de l’ego et du vent

UGTT

Inconnue il y a à peine un an, Olfa Hamdi est  devenue largement reconnaissable dans tous les milieux, avec son visage émacié, ses longs cheveux noirs lisses et fins, noués derrière la tête ou traînant sur ses épaules. Classique, neutre et si facile à porter, la couleur noire semble dominer sa garde-robe car pour un poste de direction cela lui donne un look qui impressionne et rassure. Dans l’univers technocratique, dominé par la culture machiste, le noir pour une femme reste très efficace pour démontrer aux autres son ambition de conquérir le monde. Quant à la voix, elle est parfois bruyante, souvent sévère, mais n’a rien de sexy ; celle d’une femme habituée aux coups de gueule et qui cherche à asseoir son autorité et son influence au mépris de toutes les règles de l’humilité.

Son discours n’obéit à aucun art de l’usage des mots et de la construction. Exprimé dans un débit rapide, il vient meubler une communication au service d’une  estime de soi surdimensionnée ou pour cacher des insuffisances. Au fil de ses interventions télévisées, ou celles circulant sur les réseaux sociaux, Olfa Hamdi est un cas d’école quant à la magnification obsessionnelle de sa propre carrière ; la mégalomanie qui s’épuise en paroles avant de tendre vers l’action. On la voit alterner les séquences d’autosatisfaction avec les paroles vindicatives dans un accent régional caractérisé, aujourd’hui exacerbé par la gent politique, qui lui sert de marqueur d’identité.

Cette jeune femme a été nommée à la tête de Tunisair, une entreprise qui n’est pas comme les autres, qui a vu  défiler de nombreux dirigeants arborant tous les profils, de la personnalité politique en disgrâce jusqu’à l’officier supérieur de l’Armée nationale ; chacun avec ses motivations, chacun se prévalant d’une stratégie de mesures nouvelles, chacun arrivant avec son chapelet de rêves aussitôt transformés en cauchemars. Mais ils ont tous fini par jeter l’éponge, plutôt limogés, face aux insurmontables difficultés de restructuration de l’entreprise.

Inexorable descente aux enfers

Remontons brièvement l’histoire de cette inexorable descente aux enfers.

A l’origine, une entreprise publique peu performante et peu concernée par l’économie de marché en raison de sa position monopolistique, de surcroît accablée par les responsables politiques qui en avaient fait un point de chute commode longtemps vicié par le népotisme, la cooptation et la vénalité. Soustraite à la logique du profit, Tunisair pensait réussir indéfiniment à combler les vœux de ses passagers, à garantir la stabilité sociale sans faire la chasse aux sureffectifs, tout en assurant la revalorisation des salaires indépendamment de ses résultats économiques et de l’évolution de sa productivité. Sauf qu’une telle équation défie les lois de la bonne gouvernance. C’est que dans ce domaine on ne parvient qu’exceptionnellement à satisfaire simultanément le consommateur, l’employé et le contribuable, car au gré des aléas politiques et des pressions sociales ou économiques, au moins l’une des trois parties prenantes est assez régulièrement sacrifiée aux deux autres. Alors, progressivement, la compagnie a fini par perdre sur les trois tableaux en cessant de satisfaire convenablement le consommateur, d’assurer son expansion, notamment en matière d’emploi, tout en rendant problématique le financement à fonds perdus de ses déficits par l’Etat.

Aujourd’hui, en temps de pandémie et, partant, d’absence de perspective d’un retour à la normale du transport aérien et de son corollaire l’activité touristique, Tunisair, lourdement endettée, peut de moins en moins compter sur un Etat au bord de la banqueroute. Avec un personnel, appuyé par les syndicats, plus que jamais réfractaire à tout plan de redressement douloureux, elle lutte carrément pour sa survie.

Faisant fi de tous ces indicateurs, débarque en Tunisie, une cambrousse peuplée d’analphabètes, Mme Olfa Hamdi, 32 ans, ingénieure de son état et bardée de nombreux diplômes délivrés en France et aux Etats-Unis. Voulant se fabriquer un légende, elle a cette manie singulière de se réclamer de Tataouine, un bled perdu qui lui donne des origines modestes qui ne peuvent que mettre en avant ses valeurs de réussite. En plus de ses titres académiques, elle revendique  une compétence exceptionnelle dans la gestion de mégaprojets aux Etats-Unis. Il s’agirait en fait, prétendent les mauvaises langues, d’une modeste Start-up si l’on en juge par la superficie de ses locaux et ses maigres effectifs.

Un véritable défi de gestion

D’après ce formidable cursus qui validerait sa forte immersion en entreprises, elle devrait être naturellement en mesure de diriger Tunisair, une entreprise publique en faillite, comptant 8000 agents, et qui demeure un véritable défi de gestion que ses prédécesseurs s’efforcent en vain de relever pour la faire prospérer.

« Le rôle d’un PDG d’entreprise publique, ET qui de surcroît traîne la réputation d’être mal gérée, qui coûte trop cher à l’Etat et ne rapporte pas assez, est de planifier et de coordonner plus que d’ordonner. »

La complexité des tâches exige d’un PDG récemment nommé une capacité d’écoute exceptionnelle. Mais c’est une qualité complexe qui n’est pas innée. Elle est difficile à maîtriser, exige de la patience, de la tolérance et un excellent sens d’analyse et de synthèse.  Par ailleurs, l’affrontement direct, dans un milieu plus complexe que celui de l’entreprise privée, où le statut de l’employé s’identifie à celui du fonctionnaire, est peu compatible avec les facteurs de blocage et d’inertie et comporte par conséquent des risques d’échec très élevés. L’entreprise publique serait-elle pourvue d’efficacité si elle était organisée davantage sur le modèle de l’entreprise privée ? Pour réussir un tel changement, il faut faire preuve d’une intuition immédiate qui exclut l’effort du raisonnement ; se familiariser avec l’état d’esprit d’un corps social déstabilisé, découvrir les sujets qui l’inquiètent et, plus laborieux, leur insuffler de nouvelles valeurs : proximité, convivialité, sentiment d’appartenance, lesquelles ne sont pas négociables et doivent être préservées.  Il y a aussi le rôle non négligeable des  syndicats car leurs délégués continueront à faire la pluie et le beau temps et dont la direction doit craindre en permanence les manœuvres déstabilisantes.

Pour que l’art de la parole soit constructif, il doit être au service des idées qu’il défend. Il est là pour donner l’envie d’écouter. Or Olfa Hamdi n’écoute personne et sa parole ne lui sert que d’outil d’affrontement. Le rapport de force se joue à coups de mots traduisant ses velléités de commandement, son aspiration à se faire obéir en cassant toute résistance. Dans une édifiante vidéo, relayée par les réseaux sociaux, Olfa Hamdi est surprise en flagrant délire. On la voit debout sur une chaise, sermonnant un parterre d’agents de grades divers de la compagnie. Refusant le recours au dialogue, gage indispensable de la pacification des relations dans l’entreprise, ignorant les règles du discours approprié aux circonstances et les arguments pertinents, elle a préféré le conflit. Agitée, agressive, voire hystérique, mêlant le vrai et le faux, elle s’adonne sans mesure à l’usage un rien fatigant du « moi je », dénonce des salariés peu respectueux des usages qui  fixent eux-mêmes leurs horaires, disqualifie tout contradicteur par un martial taisez-vous !, accuse des syndicats de comploter contre elle en organisant un sit-in, menace ceux qui mettent en question l’ordre établi, admoneste ceux qui se rebellent contre l’idée même d’avoir à subir une autorité légitime. Elle blâme les uns, accable les autres, prétend avoir, par sacrifice, déboursé de sa poche le coût des repas des passagers d’un vol tardif de Tunisair, faisant du don de nourriture un instrument de pouvoir. En fait, elle n’aurait retiré de sa bourse que la somme de 500 DT remise au responsable du service de la restauration, catering, pour l’achat de quelques produits manquants. Elle terminera sa pathétique harangue en fixant les nouveaux aménagements de régulation de la circulation à l’extérieur et dans l’enceinte de l’entreprise. En fait, une nouvelle stratégie pour la promotion de l’égalité : une seule porte d’entrée pour tout le personnel, tous grades confondus ! Enfin, ultime avertissement: on arrêtera de fermer les portes des bureaux à clé. Par peur de mettre la clé sous la porte?

« Advisory Board »

Dans ce même document, elle annonce qu’elle s’apprête à installer un « Advisory Board » ; une expression tirée du jargon managérial américain qu’elle connaît bien. L’une des propriétés les plus connues de ce modèle d’Outre-Atlantique est l’effacement des codes hiérarchiques et du même coup, de la verticalité. Aussitôt dit aussitôt fait. On apprend  dans un communiqué diffusé le 25 janvier la mise en place de ce « Conseil consultatif », un organisme qui fournira des conseils stratégiques non contraignants à la direction de la compagnie. La nature informelle de ce bidule est de donner une plus grande flexibilité dans la structure et la gestion par rapport au Conseil d’administration. Contrairement  à celui-ci, l’Advisory Board n’a pas le pouvoir de voter sur les questions d’entreprise ni d’assumer des responsabilités fiduciaires légales. De nombreuses entreprises optent pour ce genre de structure afin de profiter des connaissances des autres sans les frais ni les formalités du Conseil d’administration. S’agissant de Tunisair, cet Advisory Board est appelé à mettre en œuvre un plan de survie. En fait à définir à l’intention de la présidente un programme de continuité d’activité. Les critères de choix de ses neuf membres, aux profils hétéroclites, appelés à devenir une cellule gouvernante, ne sont  pas précisés. On trouve cependant dans ce  groupe d’experts, auquel ne manque qu’une cartomancienne ou un médium, le général d’armée à la retraite, l’expert en finances dites islamiques, ainsi que d’anciens responsables, tunisiens et étrangers, venant du secteur du tourisme et de l’aviation commerciale.

Le 22 janvier 2021  Olfa Hamdi publie sur sa page Facebook des photos annonçant que quatre avions ont été réparés en une semaine ! Merci qui ? Mystérieux enchantement ou un heureux hasard ?

Attitude apaisée

Pour remettre les choses à l’endroit, il s’est avéré que le 1er avion était en visite programmée (A check) avec des réparations associées. Sa date de sortie était prévue pour la semaine du 18 janvier. Le 2ème avion était immobilisé en attente de réponse du constructeur pour décider du remplacement d’un moteur. Une fois la réponse obtenue en début de semaine, la mise en place du moteur fut effectuée dans la foulée et dans les délais prescrits. Le 3ème avion était en attente d’un tube Pitot défectueux. Une fois la pièce livrée, Tunisair Technics a procédé à son remplacement et a relâché l’avion. Enfin, le 4ème avion était en visite technique de 20 mois avec des modifications associées. Sa date de sortie était prévue pour le 23 janvier. Rappelons qu’un Airbus 320 de Tunisair est toujours immobilisé par manque d’une pièce que le fournisseur refuse de livrer tant que le paiement n’est pas réglé. C’est d’une légèreté sans nom !

Le manque d’argent, longtemps un signe distinctif de Tunisair, est un effrayant défi à relever. Associé à un manque de compétence politique, il devient un syndrome caractéristique qui risque d’empêcher le meilleur manager à manager. Olfa Hamdi doit se préoccuper moins de sa personne en regardant vers le haut, c’est-à-dire vers l’environnement politique, si précaire, auquel elle doit son pouvoir, en même temps que vers le bas en installant une bonne qualité de vie au travail et en dirigeant son personnel par une attitude apaisée plutôt que par l’arrogance, la vindicte et le mépris.

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