L’initiative d’A. Harouni ou comment naît une dictature

Harouni

La mécanique du pouvoir d’Ennahdha est un étrange palimpseste politique. On y découvre au gré des événements, arrangé par couches successives recouvertes d’oubli, la trace de ce que l’islamisme en tant qu’idéologie de l’intolérance et de la folie répressive, a déposé dans l’esprit de ses militants et de ses dirigeants.

Privés de la célébration de l’anniversaire de leur révolution pour cause de pandémie, des jeunes s’étaient un peu emballés dans les quartiers populaires de plusieurs villes de Tunisie, notamment Tunis, Kasserine, Gafsa, Sousse et Monastir, en commémorant à leur façon la fête de la liberté. Des manifestants qui brûlent des pneus et jettent des pierres et des cocktails Molotov sur des forces de l’ordre, parfois dépassées, lesquelles répliquent en tirant des gaz lacrymogènes.

Les violences nocturnes perpétrées dans les rues, ainsi que les actes de pillages, rapportés ici ou là, n’ont jamais tourné à l’émeute. Ils traduisent en partie l’aggravation des difficultés que vivent les jeunes issus de ces «quartiers d’exil».  En fait une jeunesse qui se préoccupe davantage de sa survie que de l’ébauche d’une seconde révolution sur le modèle de celle de 2011 que plusieurs partis ou groupements politiques appellent de leurs vœux.

Ces mouvements de contestations en grande partie spontanés, charriant des projets aussi divers qu’imprécis, sans coordination nationale, et qui opèrent hors des canaux institutionnels de représentation ou de pression politique, étaient parfois accompagnés de slogans politiques franchement hostiles au régime et à ses institutions, notamment contre le gouvernement et surtout l’ARP, dans laquelle Ennahdha est majoritaire, dont ils exigeaient la dissolution.

« La mécanique du pouvoir d’Ennahdha est un étrange palimpseste politique… »

Un contexte fortement préoccupant pour les islamistes qui se prennent encore pour les gardiens vigilants de la révolution. Ils ont aussitôt vu dans ces protestations l’inquiétante expression de groupes d’opposants porteurs de voix dissidentes aux effets  fortement déstabilisateurs.

Craignant que des catégories toujours plus nombreuses de la population ne rejoignent le mouvement, que le mécontentement débouche sur des coordinations interrégionales qui se multiplieraient dans tout le pays, rendant la situation incontrôlable, le président du conseil de la Choura d’Ennahdha, Abdelkrim Harouni, qui apparemment n’a pas confiance dans les forces de l’ordre, police et armée nationale réunies, lesquelles pourraient bien être tentées de se joindre aux cortèges des manifestants, a déclaré que les « partisans de son parti sont prêts à appuyer les efforts sécuritaires pour faire face aux troubles nocturnes que connaît le pays ».

Autrement dit, Ennahdha disposerait de groupes de personnes ponctuellement mobilisables pour aider à maintenir l’ordre, notamment en cas de troubles civils. Une façon de donner une nouvelle orientation au régime par le retour à l’ordre d’un pays qui serait menacé de dissolution et d’anarchie. Désorganisée, la Tunisie pourrait bien être en proie à une propagande anti-islamiste qui préparera la seconde révolution. La vraie cette fois.

La proposition du SG de la Choura n’est pas fortuite, sa langue n’a pas fourché. Il ne fait que traduire par les mots une vision politique qui reste ancrée dans l’ADN de toutes les théocraties. Si on ajoute aux propos d’A. Harouni l’annonce faite par R. Ghannouchi quant à une libération imminente de N. Karoui, on y verrait la tentation à laquelle succombe tous les islamistes : celle de mettre un jour, hors de portée du pouvoir politique, la justice et la police.

Le leader islamiste et ses proches n’ont jamais eu confiance dans la police ni dans les militaires et ont toujours eu un projet clair quant au destin de ces deux institutions. Le moment venu, ils feront comme c’est le cas dans tous les régimes où le pouvoir est exercé par ceux qui sont investis de l’autorité religieuse, ils entreprendront très rapidement de mettre en place une milice totalement dévouée à leur cause. Pour exemple, en 1979 Khomeyni avait en effet établi formellement le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique chargé officiellement d’aider le pouvoir à promouvoir et à protéger l’ordre islamique en faisant exister, à côté de l’armée régulière amputée de ses hauts gradés, une milice révolutionnaire.

Même idée de scénario dans l’esprit des frères tunisiens, qui consisterait à dédoubler un certain nombre d’institutions considérées comme sensibles par des structures révolutionnaires. Aujourd’hui c’est une milice qui sera chargée du maintien de l’ordre public pour prêter main forte aux forces régulières aux effectifs insuffisants en commettant au passage les pires exactions.

« Le leader islamiste et ses proches n’ont jamais eu confiance dans la police ni dans les militaires et ont toujours eu un projet clair quant au destin de ces deux institutions »

Demain ce seront les comités de quartiers et leurs relais de l’administration qui les rendront incontournables en termes de récolte de renseignements. Pour finir, des tribunaux islamiques seront instaurés pour juger des crimes divers, comme le délit d’opinion, le blasphème, l’incitation à la violence, la dissidence, etc. C’est ainsi qu’en quelques années la milice d’A. Harouni, patriotique et disciplinée, deviendra l’organisation la plus puissante de sa République islamique.

Une si noble mission, qui consiste à développer une milice pour noyauter toute velléité de contestation et toute résistance, exige toutefois des moyens, des plans et un appareil logistique. Proposons à M. Harouni quelques pistes de réflexion.

Le principe de la création d’une milice ouvertement islamiste, appelée à jouer un rôle supplétif auprès des forces régulières de sécurité, une fois adopté à l’unanimité par les membres de la Choura, il faudra passer aussitôt aux questions relatives à son organisation et à sa hiérarchie : le nombre de ses membres, leur âge moyen, leur profil sociologique, la fréquence de leurs opérations, leurs prérogatives, le montant de leur indemnité, le degré de leur engagement pour la cause, et les armes, non létales évidemment, telles les matraques, permettant de mettre les casseurs hors d’état de nuire. Il y aurait aussi, disséminés sur tout le territoire, des zélateurs intervenant de manière permanente pour appliquer le principe éminemment islamique de recommander le bien et d’interdire le blâmable.

Autre question centrale, qui ne manquera pas de susciter un large débat, porte sur le mode de reconnaissance de cette milice, car comment faire pour que ceux qui n’ont pas de véritables uniformes fassent la loi ?

En effet, et une fois les troupes des jeunes nahdhaouis mobilisées, il faut que la population puisse les identifier. Le port d’un insigne déposé sur le revers de la veste ? Oui, mais  comment afficher et rendre identifiable une marque distinctive si peu visible ?

Dans ce cas pourquoi pas un brassard arborant l’estampille de la milice patriotique de M. Harouni ? Fixé au bras, il montrerait ostensiblement  le ralliement des brigades islamiques aux forces de l’ordre. Bonne idée, mais il y a un risque de confusion car cette pièce d’étoffe est portée aussi par les reporters de presse autant que par le personnel de la croix rouge. Un uniforme alors ?

C’est effectivement une bonne suggestion sauf que cela rappelle trop la tenue scolaire. Or l’idée est d’assurer une présence calme, discrète, mais visible et dissuasive ! Dans ce cas quoi de mieux que des barbus ? Surtout pas ! Vous imaginez un milicien avec la barbe longue et hirsute, les cheveux courts ou tressés, l’œil sournois et résolu et l’accoutrement, similaire à celui qu’on perçoit chez tous les salafistes de la planète, avec le sarouel, les sandales et le long gilet afghan ? Il  sera  immanquablement confondu  avec le terroriste sanguinaire de Daech ou d’Al-Qaïda.

« Comment faire pour que ceux qui n’ont pas de véritables uniformes fassent la loi ? »

En fait, le seul signe distinctif qui fera consensus, car il rappelle la tenue des adhérents à la milice du régime fasciste de Benito Mussolini, serait la chemise. Non pas noire, mais verte, symbole de l’espérance. Elle sera assortie d’insignes qui renvoient au grade du milicien.

Par cette idée qui nous semble saugrenue, mais qui sommeille dans l’esprit de chaque islamiste, A. Harouni ne cherchait qu’à mettre la société en authentique conformité avec ses croyances, même s’il faut pour cela recourir à la brutalité de ces comités de vigilance. Celle-là même dont les islamistes contestent au pouvoir l’exclusivité de son usage légitime. L’objectif n’est plus alors de réajuster le pouvoir, mais de peser de tout leur poids pour lui rappeler qu’ils sont les seuls vrais gardiens de l’ordre divin et, plus que n’importe qui, en droit d’exercer la violence.

Acteurs majeurs du pouvoir, les droits réels des islamistes se retrouvent cependant délimités, leurs hostilités prévenues, leurs discours se faisant plus complaisants, les déclarations plus contenues ne laissant prévoir aucun grand dessein. Ils se gardent bien de se montrer pressés et de se projeter prématurément dans le futur. Leur soumission au dogme est moins radicalisée, leurs adversaires acharnés d’hier éprouvent moins de rancœur, mais la secte est toujours puissante et plus que jamais assurée, comme on l’est d’une vérité générale et incontestable, qu’elle réussira un jour à récupérer toutes les  billes. On peut donc dire que l’émergence de cette idée de milice n’est que la poursuite de leur politique par d’autres moyens, pour le moment informels.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here