Dix ans après, une corruption toujours à l’ordre du jour

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Au moment de célébrer le 10e anniversaire – amer – du déclenchement de la révolution tunisienne, le pays demeure toujours confronté à l’un des maux qui avait nourri le soulèvement populaire: la corruption.

D’un côté, des soupçons de blanchiment d’argent sur fond de corruption étayés par les investigations de l’association I-Watch; ainsi que l’expertise demandée par le juge d’instruction du pôle judiciaire et financier. Ils sont à l’origine d’une nouvelle arrestation de Nabil Karoui, leader du parti Qalb Tounes.

De l’autre, au sein même de l’institution judiciaire, deux hauts magistrats suspectés. En effet, Taieb Rached, le premier président de la Cour de cassation, et Béchir Akremi, ex-procureur de la République de Tunis, font l’objet respectivement d’une enquête pour corruption économique et d’accusations de corruption politique et d’obstruction à la justice…

Des affaires aussi graves soulignent la part d’échec de l’entreprise de changement lancée il y a dix ans. Car les dignes représentants d’une République démocratique se doivent d’être exemplaire, pour l’Etat et pour les citoyens qu’ils sont censés servir. Si la question de l’éthique concerne tout citoyen, l’adage dit bien que « l’exemple vient d’en haut ». Certes, le phénomène de « corruption » n’est propre ni au régime actuel, ni à la Tunisie. Il n’en exprime pas moins un symptôme majeur de la crise de notre République démocratique.

De l’Esprit des lois

Ainsi, selon Montesquieu, « il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un Etat populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu ».

Dans cet extrait célèbre de L’Esprit des lois, la vertu est définie comme l’amour des lois et de la patrie, qui exige une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre. C’est ce principe qui fait tenir l’Etat populaire, c’est-à-dire le gouvernement où le peuple en corps a la souveraine puissance, à savoir la démocratie. Montesquieu l’avait donc établie dès 1748. La démocratie comme « espèce de gouvernement » ne peut tenir que si ceux qui en ont la charge mettent l’intérêt public au-dessus des intérêts particuliers.

Rappel saisissant, parce que Montesquieu indique en substance qu’un régime politique (la démocratie) ne peut exister que si son gouvernement respecte au fond une obligation morale, la vertu.

Des contours difficiles à appréhender

La notion de corruption politique et l’ensemble des pratiques qu’elle recouvre demeurent difficiles à saisir. Et ce, compte tenu des variations culturelles dans la hiérarchie des valeurs; dans la frontière entre le public et le privé; dans la conception plus ou moins laxiste des élites et de l’opinion publique.

Yves Mény définit la corruption comme « un échange clandestin entre deux “marchés”. A savoir, le “marché politique et/ou administratif” et le marché économique et social. Cet échange est occulte, car il viole des normes publiques, juridiques et éthiques. Et il sacrifie l’intérêt général à des intérêts privés (personnels, corporatistes, partisans, etc.). Enfin, cette transaction qui permet à des acteurs privés d’avoir accès à des ressources publiques (contrats, financements, décisions…), de manière privilégiée et biaisée (absence de transparence, de concurrence) procure aux acteurs publics corrompus des bénéfices matériels présents ».

Cette définition générale permet de caractériser un phénomène qui oscille entre ce qui est formellement illégal et ce qui relève moralement de la corruption politique au regard des citoyens.

Corruption structurelle vs défiance des citoyens

Malgré la révolution, les derniers classements de l’ONG anti-corruption Transparency International se suivent et se ressemblent.

D’ailleurs, la Tunisie est toujours aussi mal notée en matière de perception de la corruption. La situation ne s’est pas améliorée depuis la chute de Ben Ali, loin s’en faut.

Il s’agit donc là de l’une des causes profondes du désenchantement démocratique du peuple tunisien. La chute des clans « Ben Ali-Trabelsi » n’a pas signé la fin de la corruption.

Malgré les discours officiels et quelques actions notables, les intérêts concernés ont su profiter de l’anémie de l’État et de l’instabilité. Et ce, pour reproduire et conforter leurs pratiques, y compris via l’intégration de la nouvelle classe politique.

C’est ainsi que le phénomène perdure dans les marchés publics, dans l’accès à la fonction publique, pour les autorisations administratives. Une corruption structurelle synonyme de mauvaise gouvernance sur les plans politique et administratif. Mais aussi de frein au développement économique et social des sociétés arabes.

C’est ce type de comportement qui nourrit en particulier la défiance des citoyens à l’égard de la parole publique et des responsables politiques. Or, il est impossible de reconstruire le pays contre l’intérêt ses propres citoyens et/ou sans sa confiance.

 

 

 

 

 

 

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