Une « opinion arabe » en évolution

Opinion arabe

On peut parfois douter de l’existence de l’opinion publique, en général, et d’une opinion arabe, en particulier. Il n’empêche, la « plus vaste enquête d’opinion publique effectuée dans le monde arabe » vient d’être rendue publique par le Centre arabe de recherches et d’études politiques de Doha. Et elle donne à réfléchir.

Si certains résultats de cette grande enquête d’opinion (effectuée entre novembre 2019 et juillet 2020 dans treize pays arabes, auprès de 28 000 femmes et hommes) ne sont guère surprenants. En effet, l’étude montre que la politique étrangère la plus mal évaluée par le public arabe est celle des Etats-Unis. Avec 81% des sondés qui considèrent même le pays comme une menace contre le monde arabe. D’autres éléments vont à l’encontre de certaines idées reçues.

Une nation arabe

Tout d’abord, malgré la grande diversité des sondés (originaires du Maghreb, du Machrek, du Golfe, ainsi que de l’Egypte et du Soudan), plus de 80% d’entre eux considèrent que les pays arabes constituent une même nation.

Ainsi, l’appartenance à une société particulière (tribu, communauté confessionnelle, État-nation, etc.) n’exclut pas une représentation unitaire. Des vecteurs d’unité persistent, il est vrai. Ils tiennent essentiellement à un patrimoine historico-culturel constitutif d’une identité commune, mais non identique.

Si l’islam demeure un facteur culturel et identitaire qui cimente la cohésion du monde arabe, son unité repose surtout sur une langue écrite classique. Elle se pratique à l’écrit et à l’oral dans la vie publique et culturelle, l’enseignement ou les médias. Mais aussi: la parenté des dialectes parlés; une littérature ancienne et moderne; autant de véhicules de représentations et d’idées.

« Des vecteurs d’unité persistent il est vrai. Ils tiennent essentiellement à un patrimoine historico-culturel constitutif d’une identité commune, mais non identique »

Alors, l’enquête confirme un sentiment d’appartenance à une communauté de destin fondée sur un patrimoine historico-culturel commun. Le souvenir d’une union des Arabes sous le règne des califes omeyyades et abbassides perdure; en dépit de l’échec historique du panarabisme.

Après les expériences nassérienne et baasiste, l’unité arabe a été reléguée au registre de l’affect et de la mythologie. Il n’existe ni État, ni nation(alité) rassemblant les Arabes sous un même drapeau. En dehors de l’exercice rhétorique, l’unité politique est introuvable.

Toutefois, des indices formels sont à signaler: plusieurs constitutions nationales se référent explicitement à l’identité arabe de l’État. D’ailleurs, l’ensemble de ces entités étatiques sont membres d’une organisation commune: la Ligue arabe.

A cet égard, ce sont là des indices juridico-institutionnels qui traduisent un lien immatériel encore vivant. Les Arabes sont encore mus par une conscience collective et une aspiration à l’unité (wihda) ou à l’unification (tawhid). Elles transcendent les nationalités et autres frontières étatiques. Celles-ci manifestent moins une volonté d’unité politique dans le cadre formalisé d’un État-nation qu’un sentiment de solidarité. Solidarité qu’incarne à elle seule la « cause » palestinienne (malgré des stratégies étatiques de plus en plus divergentes). On notera aussi la consolidation d’un espace public panarabe.

Une adhésion croissante au modèle de la « démocratie sécularisée »

L’indice d’opinion arabe 2019-2020, le septième d’une série de sondages annuels réalisés par le Centre arabe de recherche et d’études politiques basé à Doha met en lumière des évolutions plus surprenantes.

Ainsi, près des trois quarts des Arabes interrogés disent adhérer au principe de la démocratie et fustigent la corruption qui sévit parmi leurs gouvernants et leurs administrations. Preuve que les racines des soulèvements populaires de 2011 demeurent prégnantes. Des régimes discrédités par la captation, l’appropriation ou la patrimonialisation du pouvoir politique et économique, par des clans d’essence familiale, tribale…

De ce fait, les dirigeants sont devenus totalement inaudibles. En décalage absolu avec la réalité et illégitimes aux yeux de la plupart de leurs concitoyens. Pour lesquels la limitation des libertés individuelles, politiques et économiques a atteint un point de rupture.

En matière de religions, si celles-ci sont au cœur des constructions identitaires et des frontières culturelles, l’enquête souligne des évolutions matières à réflexion. Certes, une majorité écrasante de 86% des sondés se disent « religieux », dont 23% « très religieux ». Mais 12% s’affirment non religieux et même non croyants…

Mieux, 71% des sondés refusent l’instrumentalisation de la religion par les gouvernants. Une faible majorité adhère au principe de laïcité ou de séparation entre l’Etat et la religion. On peut percevoir ici l’effet cumulé des impasses et échecs politiques de l’islamisme et des systèmes communautaires ou confessionnels.

Enfin, les Arabes des diverses nationalités expriment des aspérités et sentiments qui dénotent une ouverture à la modernité. Loin d’une certaine lecture culturaliste et essentialiste qui vient figer la représentation des Arabes (présumés musulmans) dans l’image d’une masse informe (la fameuse « rue arabe ») archaïque.

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