Pourquoi l’épargne boude-t-elle les banques tunisiennes ?

épargne banques tunisiennes

Une autre tuile s’abat sur l’économie de la Tunisie de la Révolte du Jasmin : le dernier rapport annuel de la Banque centrale en Tunisie (BCT) confirme la débâcle de l’épargne nationale, atteignant les 8% du PIB, alors qu’elle frôlait les 24% du PIB, les décennies précédentes.

Désormais, l’épargne nationale finance à peine la moitié des investissements requis par l’économie. Un vrai coup de massue pour les investisseurs, pour les entrepreneurs et pour les demandeurs d’emploi. Comment expliquer cette débâcle? Et quelles sont les responsabilités en cause?

Quand l’épargne se fait la malle!

Les différents rapports des institutions internationales s’accordent sur un constat: en Tunisie, l’épargne déserte le système bancaire officiel pour se jeter dans les bras des « barons » du secteur formel. Ces derniers seraient plus séducteurs et plus attractifs, évoluant dans une logique plus concurrentielle et plus rémunératrice que celle adoptée par les banquiers de l’économie formelle.

Une double explication serait en cause! Un, les Tunisiens, de plus en plus éduqués et mieux rémunérés, sont censés être plus sensibles aux impératifs de l’épargne, pour contrer les incertitudes et mauvaises surprises de la vie! Ils sont censés épargner bien plus que leurs parents et grands-parents. Mais, ce n’est pas le cas! Ils sont insatisfaits des frais bancaires, des services clients, des délais… Et ils préfèrent placer leur épargne ailleurs. Selon les sondages, deux Tunisiens sur trois sont très insatisfaits de leur banque et services bancaires.

La confiance envers les « banquiers » n’est plus ce qu’elle était. Pendant, les années soixante, feu Ahmed Ben Salah, ministre de l’Économie et de l’Éducation entre 1967-1969, envoyait les receveurs de postes dans les écoles primaires et dans les lycées pour sensibiliser et inciter les jeunes à avoir un compte d’épargne (avec 100, 200, 300 millimes, pas plus!) La symbolique compte et la confiance était totale! La pédagogie a fonctionné à la grandeur du pays, malgré la pauvreté de l’époque! L’épargne atteignait le quart de la richesse créée (25% du PIB).

Et cela a permis de financer, une ambitieuse politique d’investissement: édification de pôles industriels et initiations des filières économiques à haute valeur ajoutée. Permettant à la Tunisie d’enregistrer des taux de croissance avoisinant les 4% à 5% par an, en moyenne interannuelle, pendant au moins trois décennies. À l’époque (années 1960 et 1970), la Tunisie rivalisait d’égal à égal avec la Corée du Sud, dans ses filières industrielles.

« La confiance envers les « banquiers » n’est plus ce qu’elle était »

Deux: la débâcle de l’épargne a dramatiquement empiré avec la transition démocratique de 2011. Et cela est contre-intuitif: pas bête, le citoyen lambda évite les banques, pour d’autres valeurs refuges: immobilier, foncier, bijoux de famille, marché parallèle, devises, etc.

C’est plus lucratif de placer son épargne dans le foncier, les bijoux, le marché parallèle… que dans une banque qui n’offre pas plus que 5% de taux d’intérêt. Sans compter les coûts des tracas de la paperasse, le mauvais accueil, l’inflation et les injustifiables frais bancaires. La fiscalité ajoute sa couche de prélèvement insidieux. La Tunisie a récemment augmenté ses taxes sur l’épargne.

C’est pourquoi un grand nombre de citoyens a fait une croix sur le système bancaire, lui accordant de moins en moins de confiance. Il faut rappeler que seulement un adulte sur trois est autorisé par le cartel des banques à détenir un compte bancaire et une carte de crédit (27%, en 2017 selon la Banque mondiale).

Comparativement aux banques marocaines, les banques tunisiennes malmènent trop l’épargne. Tirant ainsi le tapis sous les pieds des investisseurs. Le graphique, construit à partir des données de la Banque mondiale, est éloquent: au Maroc, la part du PIB épargnée a dépassé et de loin celle de la Tunisie.

Epargne par pourcentage du PIB

Érosion du « capital-confiance »

Un gros problème de confiance et un désamour grandissant entre les Tunisiens et leur système bancaire. Le déficit de confiance est alimenté par tous ces gouvernements, et cercles du pouvoir, qui ont abusé du système, au point de « dévaliser » les banques (prêts sans garanties) pendant l’ère de Ben Ali. Le citoyen lambda n’a pas oublié comment les prédateurs du système ont vampirisé la Banque du Sud (banque privatisée dans des conditions atroces), la STB, et bien d’autres banques et institutions de financement.

Les clients et épargnants de ces banques n’ont pas pardonné une telle mal-gouvernance du système bancaire. Une mal-gouvernance passée sous silence par la justice démocratique, et l’argent s’est évaporé, malheureusement!

Autre source de méfiance: les médias rapportent chaque jour comment les banques engrangent des bénéfices colossaux, dont la croissance est à deux chiffres. Alors que les entreprises manquent drastiquement du financement pour pouvoir créer de la croissance et de l’emploi, dans un pays qui compte plus d’un million de chômeurs (un actif sur 4).

À cela s’ajoutent des salaires (assez mirobolants pour les PDG de ces banques: 70 000 à 100 000 dinars par mois, y compris les primes), soit plus de 200 fois le salaire mensuel d’un professeur des écoles primaires.

Avec des avantages fiscaux incommensurables, les banques tunisiennes veulent le beurre et l’argent du beurre.

Pas compliqué, le marché parallèle n’attend que cela! Ce marché très concurrentiel ouvre ses bras aux dépités du système bancaire. Les chiffres des institutions internationales reconnaissent que le secteur informel détient aujourd’hui plus de 45 milliards de dinars en épargne thésaurisée. Soit presque la moitié du PIB. Et tenez-vous bien, l’équivalent de la moitié de la masse monétaire totale (M3). Celle-ci comprend le numéraire en circulation, les dépôts à terme, les placements à terme.

Une politique monétaire abrasive pour l’épargne!

Malgré leur démultiplication astronomique (une quarantaine aujourd’hui contre seulement une dizaine durant les années 1980), les banques de la Tunisie refusent des comptes bancaires aux sans-emplois, aux actifs dans l’informel, aux ouvriers occasionnels, etc. Accéder à un compte bancaire et à une carte de crédit n’est pas encore reconnu comme un droit, dix ans après la Révolte du Jasmin.

Les banques discriminent, elles ouvrent leurs portes en priorité aux salariés permanents, aux commerçants patentés… Laissant pour compte les femmes et les hommes travaillant dans les activités informelles et les travailleurs jugés « risqués » par les banquiers.

De facto, les banques ferment leurs portes à deux tiers des adultes tunisiens et tunisiennes, soit presque trois millions d’actifs, et autant d’épargnants potentiels. C’est cela qui fait que la Tunisie constitue l’un des pays les moins bien « bancarisés », comparativement au reste du monde.

Tous les rapports internationaux déplorent l’archaïsme du système bancaire tunisien. A savoir un système peu concurrentiel, peu innovant et générateur de rentes. Les données statistiques de la Banque mondiale montrent l’ampleur de la chute de l’épargne durant la dernière décennie.

« De facto, les banques ferment leurs portes à deux tiers des adultes tunisiens et tunisiennes, soit presque trois millions d’actifs… »

épargne brute

Le système bancaire marocain est à des années-lumière de celui de la Tunisie: les banques marocaines jouent le jeu de la concurrence. Elles innovent leurs produits sans cesse, offrent des services concurrentiels pour les différentes régions, activités économiques et catégories d’actifs, dont la diaspora marocaine à l’étranger. Elles sont présentes partout au Maroc et quasiment dans tous les pays européens, où la concurrence ne pardonne pas. La Banque d’El Maghreb assume son rôle historique, tellement bien conseillée et bien engagée dans la modernité des affaires.

Pour les observateurs et économistes avertis, le système bancaire tunisien d’aujourd’hui est rendu à sa plus simple expression: soit un simple « guichet pour le cash »! Des banques sans stratégie d’investissement, sans vision long terme… Tellement prises dans le jeu des affaires à la petite semaine.

Un système rompu à l’argent facile

Sauf rares exceptions, les banques tunisiennes sont plutôt « riscophobes », ne voulant pas prendre des risques pour mobiliser l’épargne et pour soutenir des investisseurs dans les régions reculées du pays. Il leur faut énormément de garanties et de « certitudes » pour s’engager. Les clients et les promoteurs qui n’ont en pas assez sont de facto écartés. Des régions entières sont considérées comme « risquées » et peu rentables, pour y ouvrir des agences et pour y investir pour booster la croissance.

Moins de 2000 agences bancaires (chiffres de la BCT, 2020) sont présentes dans un pays qui compte 11 millions d’habitants et qui accueille plus de sept millions de touristes (Européens, Maghrébins, diaspora tunisienne de l’étranger)! Soit une agence pour 8000 habitants, bien loin de la moyenne internationale reconnaissant l’impératif d’une agence par une moyenne de 5000 habitants.

Les dernières années, le système bancaire s’est organisé en cartel à l’affut de l’argent facile, dont celui prêté aux gouvernements, au détriment des entreprises et des investisseurs. La rente ainsi créée est colossale, puisque, le taux d’intérêt directeur aidant, ces banques ramassent au passage au moins 3 à 4 % de profit sur chaque dinar prêté au gouvernement et payé par les taxes des contribuables.

« Sauf rares exceptions, les banques tunisiennes sont plutôt « riscophobes », ne voulant pas prendre des risques pour mobiliser l’épargne… »

La politique monétaire de la BCT est dans une large mesure responsable de ces pratiques oligarchiques du cartel bancaire. La BCT ferme les yeux sur la contraction de l’épargne et sa fuite vers le secteur informel. Une fuite qui se rentabilise notamment par l’achat de devises fortes (injectées par les expatriés et les touristes maghrébins). Des montants colossaux sont ainsi exfiltrés pour être blanchis et réinvestis dans des paradis fiscaux et pays européens. Le tout se fait par des Tunisiens qui ne font plus confiance au système bancaire et politique monétaire à l’œuvre en Tunisie.

Selon un rapport officiel (2019), signé par l’économiste Haddar, les transferts de devises de la région de Ben Guerdane vers l’extérieur sont estimés entre un et trois millions de dinars (MDT) par jour, soit l’équivalent de 750 MDT par an. Ce marché de devises, qui regroupe cinq principaux banquiers informels (Sarrafa), dispose de plus de 300 agents de change, offrant des prestations 7 jours sur 7, au comptant et pour toutes les devises.

La politique monétaire adoptée la BCT ajoute de l’huile sur le feu. En effet, la loi 2016 permet à la BCT de faire à sa tête, prétextant d’une lutte à l’inflation, mène une politique austère basée sur des taux d’intérêt très hauts (7,75%-6,75%). Une telle politique fait payer les citoyens des taux d’intérêt astronomiques frôlant les 12% (contre seulement 4% au Maroc et 1% en France). Alors que ces mêmes citoyens voient leur épargne se faire rémunérer avec des taux d’intérêt dérisoires entre 3 et 5%.

« La BCT ferme les yeux sur la contraction de l’épargne et sa fuite vers le secteur informel »

Le FMI et la Banque mondiale sont complices de ces errements des politiques monétaires irresponsables en Tunisie! Ils sont aussi les promoteurs de ces politiques d’austérité basées notamment sur un taux directeur élevé et des dévaluations successives du dinar tunisien.

Au final, le citoyen, qu’il soit consommateur ou entrepreneur, voit de ses yeux, tous les jours, comment la politique monétaire dope le cartel de la trentaine de banques installées en Tunisie. Et ce, par des rentes indues, payées au détriment de l’investissement, démobilisatrices pour l’épargne et dévastatrices pour l’idée du « safe money ».

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