Faouzi Ben Abderrahmane analyse le discours de Fakhfakh

Faouzi Ben Abderrahmane

 Faouzi Ben Abderrahmane, ancien ministre de la Formation professionnelle et de l’emploi, revient sur le discours d’Elyes Fakhfakh dans une interview exclusive à leconomistemaghrebin.com.

Leconomistemaghrebin.com: Que pensez-vous du discours d’Elyes Fakhfakh?

Faouzi Ben Abderrahmane: Le Chef du gouvernement était attendu sur son programme économique et social post-covid. Il a dévoilé les quatre priorités majeures du programme gouvernemental précisant que les détails seront fournis dans une conférence de presse ultérieure.

Le Chef du gouvernement Elyes Fakhfakh  a rappelé la situation critique de l’économie tunisienne que nous connaissons tous : – taux de croissance négatif (-6%) et donc un manque à gagner pour les recettes de l’Etat de 5000 millions de DT, – niveau d’endettement très élevé (dette de l’Etat de 82%, 92 milliards DT), – créances fournisseurs de l’Etat de 8 milliards DT envers les entreprises publiques -entreprises publiques toutes déficitaires même ses fleurons comme le secteur du phosphate qui est passé d’un surplus de 800 millions DT à un déficit de 200 Millions DT. – souveraineté menacée, (dette extérieure de 60% du Pib) – 120 mille nouveaux chômeurs qui  vont rejoindre les 630 mille chômeurs existants – niveau de pauvreté de 30% (c’est la première fois où un officiel reconnaît ce taux de pauvreté et précarité), -niveau d’investissement privé très bas 16%. -secteur de l’export en difficulté.

Ensuite il a présenté son plan qu’il rebaptise « plan de sauvetage » et non plus de relance et qui se base sur les priorités suivantes :

1. Poursuivre l’effort de supporter les familles nécessiteuses, les personnes vulnérables et les pertes d’emploi.

2. Mettre en place un plan de relance des investissements publics à travers les projets publics  de 3000 millions DT, et à travers 9 projets de PPP avec une enveloppe totale de 2500 millions DT. Des instruments de mise en œuvre adéquats seront mis en place.

3. Combattre l’économie de rente à travers la réactivation du Conseil supérieur de la concurrence. Ses décisions restant sans suite. Limiter les autorisations, les situations monopolistiques et mettre en œuvre les deux décrets-lois relatifs : – au statut d’autopreneur – à l’économie sociale et solidaire

4. Revoir la situation du port de Radès

5. Revoir la législation des changes

6. Encourager l’inclusion et l’autonomie des jeunes : 250 mille jeunes ciblés dans un premier temps.

7. Mettre en œuvre les politiques sociales de sécurité et solidarité nationales pour l’égalité des chances à travers l’enseignement, la santé, le transport : – octroyer la propriété à 300 mille ménages – des réserves foncières additionnelles pour l’Agence foncière d’habitation.

Quelle lecture faites-vous de ce programme?

La lecture de ce programme appelle quelques commentaires et devrait appeler à un débat (le vrai débat de société actuel).

Certaines idées et mesures sont attendues depuis longtemps par le milieu socio-économique tunisien. Je cite surtout la révision du Code des changes qui est totalement dépassé, la propriété des ménages, le port de Radès, l’inclusion des jeunes etc. On ne peut qu’applaudir ces mesures. Plus de détails de mise en œuvre sont nécessaires. Une priorité a été pour le Chef du gouvernement de combattre l’économie de rente. Saluons tout d’abord le courage politique de mettre ce point parmi les priorités saillantes du programme économique et social.

Combattre l’économie de rente

Toutefois et afin de parler le même langage, combattre l’économie de rente, ce n’est pas un vœu pieux de permettre au Conseil supérieur de la concurrence d’exercer pleinement ses prérogatives.  Mais c’est un ensemble de mesures qui devraient à terme ouvrir les secteurs économiques aux nouveaux opérateurs, de permettre un meilleur accès au système financier et tous ses produits, de donner la priorité à l’innovation et à la valeur ajoutée. Et  de revoir la situation du patrimoine foncier national, de permettre la conception et la mise en œuvre d’une vraie politique d’aménagement du territoire qui crée la richesse, de mettre en place des politiques volontaristes de la réduction des inégalités.

Combattre la rente n’est pas un slogan, mais un nouveau modèle de développement dans lequel le pouvoir politique accepte l’indépendance du secteur économique et ses acteurs en donnant toute la priorité aux acteurs créateurs de valeur.

En clair, le discours est-il comment?

Le discours du Chef de Gouvernement était décousu et n’avait pas de structure claire. En effet, le discours était un mélange d’objectifs (non quantifiés souvent), et de résultats escomptés et d’actions et de mesures d’accompagnement comme la nouvelle politique judiciaire et ses priorités ou le secteur des gaming des jeunes. La frustration de sortir sans une vraie vision gouvernementale vient de le déstructuration du discours mais aussi du manque de vision clairement explicitée.

Ce qui veut dire?

La discussion devrait être à mon sens divisée en deux grandes parties : I. La création de richesses. Quelle est la vision du gouvernement pour la création de la richesse nationale… Le Chef du gouvernement a annoncé au contraire l’appauvrissement de 6000 milliards de DT. Aucune perspective d’avenir, aucun espoir (malgré le discours optimiste et pompeux).

II. La question budgétaire

Le déficit budgétaire du début de l’année était de 13 milliards DT. Le ministre des Finances a déclaré à l’ARP que les chiffres réels du déficit étaient plus importants car les chiffres ne tenaient pas compte des créances de l’Etat envers les secteurs publics et privés (estimés à 8 milliards DT), du déficit des entreprises publiques (estimé à 6 Milliards DT), de la différence des chiffres réels de la masse salariale (non estimé), du montant des cautions de l’Etat pour les entreprises publiques à provisionnel (non estimé). On attend depuis deux mois la divulgation de ces chiffres qui vont définir la structure du budget et surtout de son déficit qui est a priori le double du déficit annoncé.  L’attente des Tunisiens de ce genre de réunions est que pour chacun de ces deux chapitres importants, le Chef du gouvernement puisse annoncer les objectifs du gouvernement (objectifs quantifiés et mesurables) sur l’exercice ou sur perspective de 3 ans, ce qui serait beaucoup plus lisible. Pour chacun de ces objectifs, E. Fakhfakh devrait présenter les résultats principaux escomptés (résultats quantifiés et chiffres sur des délais définis). Ultérieurement, il pourrait à partir de cette vision d’ensemble laisser son équipe gouvernementale expliquer pour chaque résultat les actions principales avec leur budget, l’entité responsable et délais, ainsi que les instruments de mise en œuvre au niveau national et régional.

La création de richesses : comment le gouvernement compte accélérer la création de recherche en combinaison avec un modèle anti-rente ? Quelle est la place de l’aménagement de territoire dans ce nouveau modèle ? Quelle est la vision industrielle du pays, quelle est la vision agricole du pays. Le Chef du gouvernement  n’a pas prononcé pendant 60 minutes les mots industrie ou agriculture ou création de valeur. Le vrai modèle anti-rente est un modèle d’une économie productive (qui pèse moins de 35% dans notre modèle actuel) basée sur les secteurs productifs avec ses branches matérielles et immatérielles.

Quelles sont vos conclusions ?

À ce stade, très peu de données nous permettent d’avancer davantage dans le débat. La conclusion est que le chef du gouvernement  n’a pas présenté une vision claire de son programme ni les objectifs qu’il nous propose d’atteindre ni les résultats escomptés. Un problème de démarche ou  un déficit de vision.

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