Kaïs Saied à « Le Monde » : « Le conflit libyen est devenu tuniso-tunisien »

Journée du Savoir Tunisie président de la République Kais Saied
photo d'archives

A l’occasion de sa première visite officielle en France, le chef de l’Etat, Kaïs Saied, a accordé mercredi 24 juin une interview au prestigieux quotidien Le Monde. Extraits

Dans son édition du mercredi 24 juin, Le Monde rappelle que le président tunisien Kaïs Saied, 61 ans, a été élu avec 72,71 % des voix, créant une surprise de taille dans le paysage politique tunisien « Candidat indépendant, ce juriste constitutionnaliste a mené campagne sans grands moyens, notamment auprès de la jeunesse, lasse des promesses non tenues de la révolution de 2011 », a souligné le quotidien parisien.

« C’est la géographie qui fait l’Histoire »

Revenant sur sa brève visite de travail et d’amitié à Paris qui s’est soldée par la promesse d’un nouveau prêt de 350 millions d’euros, d’une aide sur la santé et d’une ligne de TGV, Kaïs Said a rappelé que les deux pays partagent traditionnellement une coopération forte même si elle a connu des épisodes mouvementés. « Nous sommes au sud de la Méditerranée, face à la France. Et c’est la géographie qui fait l’Histoire ».

Avec le Président Macron, nous avons évoqué des collaborations classiques, mais aussi des projets-phares au rang desquels figure la construction d’une cité sanitaire à Kairouan et l’idée d’une ligne TGV qui relierait Bizerte au sud du pays. Un projet énorme, qui pourrait changer fondamentalement la Tunisie, puisqu’il faudrait deux heures pour rallier Tunis à Gabès, alors que pour l’heure il faut une journée entière », a-t-il souligné.

« Nul n’oublie les crimes du passé »

Dans le contexte des relations franco-tunisiennes, que pense Kaïs Saied de la motion demandant officiellement à la France de présenter des excuses pour les crimes commis « pendant et après la colonisation ? » « Cette démarche relève du règlements de comptes », a-t-il répondu.

« Pas entre la France et la Tunisie, mais entre certains partis politiques. Bien sûr, en France ou en Tunisie, nul n’oublie les atrocités, les guerres, les crimes du passé. Mais au lieu de retourner à l’histoire, construisons ensemble une histoire nouvelle. On peut résoudre ces problèmes autrement que par des excuses solennelles, par exemple à travers des aides, une coopération économique, médicale… », a proposé le Président de la République.

Ethique politique

Toujours sur le plan économique en Tunisie et alors que les perspectives sont sombres, Kaïs Saied pense-t-il qu’il faudra passer par des privatisations d’entreprises publiques ? « La situation des entreprises publiques a empiré, non parce qu’elles sont publiques, mais parce qu’elles ont été victimes de corruption. Mais si l’élu est redevable du mandat à son électeur et s’il est sous son contrôle quotidien, alors les choses changeront ».

« Et puis, toute ma vie, j’ai entendu que la Tunisie n’avait pas d’argent… Mais, au fond, est-ce que vraiment elle en manque, ou bien est-ce que l’argent est ailleurs ? C’est un problème d’éthique politique qui peut être résolu autrement que par des privatisations. Prenons l’exemple du service public de santé. Les hôpitaux tunisiens sont au niveau de dispensaires parce qu’on a laissé le champ libre aux investisseurs privés. Durant l’épidémie de Covid-19, une cinquantaine de personnes sont mortes du virus, mais combien sont décédées d’autres pathologies parce qu’elles n’ont pas trouvé de place à l’hôpital ou que leur détresse a été ignorée ? ».

« Nous n’accepterons jamais une partition de la Libye »

Abordant le dossier du conflit libyen où Emmanuel Macron a sévèrement critiqué l’intervention de la Turquie, l’accusant de mener un « jeu dangereux » en Libye, le chef de l’Etat a rappelé que le problème libyen concerne les Libyens. « Certes, il y a une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, qui représente la légalité internationale, mais elle ne peut  être perpétuelle. Il y a aussi les interventions étrangères, et le conflit libyen a fini par devenir international, alors que c’est un problème national. Lorsque les mercenaires russes sont entrés en Libye, c’est devenu un problème entre deux empires : américain et russe. Les règles du jeu ont changé ».

Et de poursuivre : « J’insiste sur un point : la Tunisie n’acceptera jamais une partition de la Libye. Cela pourrait être le préalable à une partition aussi des Etats voisins ».

« La Tunisie a payé cher cette guerre qui n’en finit pas : sur le plan financier, sécuritaire et même au sein de sa classe politique. Comme si le problème libyen était tuniso-tunisien, les uns soutiennent le camp de l’Est, les autres celui de l’Ouest. Et cela ne fait qu’envenimer la situation. Ce qu’il faut, c’est coordonner les positions de l’Algérie et de la Tunisie pour permettre aux Libyens de trouver leur solution ». A-t-il conclu.

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