Economie tunisienne et Covid-19 : Osons une relance transformative

OBG FIPA Rapport Covid-19

L’économie tunisienne a du mal à se moderniser, à libérer son potentiel, à étendre les prototypes de dynamiques positives portées par des entreprises innovantes, et des compétences tunisiennes excellant dans tous les domaines, à tirer pleinement profit de la position stratégique de Carthage et d’Ifriqiya. Elle a du mal à échapper à cette fameuse trappe caractéristique des pays à revenus intermédiaires. Une trappe reflétant le sous-développement institutionnel qui inhibe le potentiel économique et qui ne profite qu’au capitalisme de connivence. S’en échapper n’est pas une tâche facile comme en témoigne l’expérience des pays du Sud-Est asiatique.

Frappés par la fameuse crise de 1997, ils l’ont su la transformer en opportunité pour moderniser leurs systèmes économiques et mettre en place les garde-fous institutionnels afin de couper court aux interférences entre les sphères politiques et économiques. En conséquence, les distorsions accablant le fonctionnement des marchés se   estompées progressivement, permettant à leurs entreprises de se moderniser et de retrouver leur compétitivité internationale.

Serions-nous en face d’une onde de choc provoquée par la pandémie Covid-19 qui soit capable de catalyser les forces vives du pays pour une transformation réussie de l’économie tunisienne ?

Nous ne pouvons que nous réjouir de l’énergie positive libérée à l’occasion de cette crise, et de constater que la Tunisie figure parmi les pays qui ont réussi à lisser la fameuse courbe du Covid-19. Mais les risques continuent à peser lourdement sur le pays, tant sur le plan sanitaire avec la résurgence probable d’une deuxième vague, que sur le plan socioéconomique.

En effet, la Tunisie est en train de traverser une des plus sévères crises socioéconomiques depuis son indépendance. Le pays est plus que jamais dans l’obligation de faire face aussi bien aux urgences socioéconomiques engendrées par cette crise, qu’aux exigences de lancer les dynamiques nécessaires pour moderniser son économie.

Un choc Covid -19 accentuant la vulnérabilité de l’économie tunisienne

L’économie tunisienne n’a cessé de subir, ces dernières années, une succession de chocs intérieurs et extérieurs, qui n’ont fait qu’exacerber les défaillances structurelles, manifestes avant même 2011, et épuiser l’essentiel des marges de manoeuvre de l’Etat.

Cette économie est toujours en attente d’une plus grande ténacité et audace dans la réalisation des réformes structurelles, pour mettre fin à l’hémorragie des finances publiques, pour assainir le climat des affaires, lutter contre la corruption, réduire le secteur informel, et apporter la flexisécurité nécessaire au marché du travail, pour moderniser les services publics, pour accélérer les transitions numérique et énergétique, pour catalyser l’économie sociale et solidaire… Autant de chantiers ouverts mais qui tardent à aboutir au cours d’une essoufflante et longue transition politique, en présence d’un régime politique semi parlementaire, rendu encore plus complexe avec l’instabilité du paysage politique et sa fragmentation.

Nous en avons fait le diagnostic à plusieurs occasions1, en concluant que seul un leadership institutionnel permettrait l’éclosion d’un projet national visant sa transformation en une économie inclusive basée sur le savoir (knowledge economy). Un tel projet national raviverait chez nous ce qu’Ibn Khaldoun appelait « Al-asabya » ou « la force vitale d’un peuple » selon une traduction d’Yves Lacoste2.

La pandémie du Covid-19 survient alors que le pays est en train de patauger sur le terrain économique, sur fond de croissance molle, d’un chômage structurel de 15%, d’un taux de pauvreté de 15,2%, de pressions inflationnistes toujours pesantes, d’une baisse continue du pouvoir d’achat, d’un investissement national en chute libre, d’un endettement extérieur galopant…

Les chocs simultanés sur l’offre, la demande intérieure, les exportations, l’investissement national, les investissements directs étrangers sont en train de générer à travers une alchimie inédite une forte récession économique, une augmentation du chômage, de la pauvreté et des tensions sociales. Selon la Banque mondiale (2020)3 le nombre de Tunisiens vulnérables vivant en dessous de 5,5 dollars par jour (en parité du pouvoir d’achat) pourra augmenter de 1,9 million (17% de la population totale) à plus de 2,1 millions suite à la crise provoquée par le Covid-19.

Cela n’est point surprenant vu que l’emploi informel a été estimé en 2015 à 32,2% de la population active occupée soit 1 092 000 des travailleurs informels4. Selon les projections du FMI (2020)5, la récession économique en Tunisie serait de -4,7% (aux prix constants de 2019) avec l’évolution suivante des principaux agrégats macroéconomiques : +1,7% pour la consommation (publique et privée), -12,1% pour l’investissement national, -6,5% pour les exportations et +12,2% pour les importations. L’investissement national passerait de 18,9% du PIB en 2019 à 10,6% du PIB en 2020.

Tableau
Tableau

Les faibles marges de manœuvre du gouvernement

Evolutions de l'épargne nationale
Figure 3. Evolutions de l’épargne nationale et de l’investissement national (en % PIB)

Nous avons essayé d’appréhender l’impact du choc Covid-19 et de la baisse des subventions de l’énergie sur la structure du budget de l’Etat, par rapport à celle publiée dans la loi de finances de 2020. Pour cela nous avons exploité les projections faites par le FMI (2020) en faisant l’hypothèse d’un niveau d’endettement intérieur constant de 2400 MDT (Tableau 1).

Il en ressort une réduction du budget de l’Etat de l’ordre de 7,4% avec une baisse des « recettes fiscales et autres ressources » d’environ 19% par rapport à la loi de finances 2020 (passant de 35859 MDT à 29053 MDT). Par ailleurs, l’investissement public passerait de 5,4% en 2019 à 3,3% en 2020, ce qui correspondrait à des dépenses d’investissement de l’ordre de 3738 millions de dinars (MDT), soit une économie de 3162 MDT par rapport aux projections de la loi de finances de 2020.

Une telle gestion macroéconomique, plutôt prudente, permettrait une relative maîtrise du déficit budgétaire qui passerait de 3,9% en 2019 à 4,3% en 2020. L’endettement public continue de peser lourdement dans le budget de l’Etat à la fois au niveau des dépenses et des ressources. Ainsi, la dette publique connaîtrait en

2020 une augmentation de 13,4 points de pourcentage du PIB par rapport à 2019, soit un taux de 88,5% (67,1% endettement public extérieur et 21,4% endettement public intérieur) (figure 1). Notons que les crédits extérieurs reçus par la Tunisie pour faire face au choc Covid-19 sont de l’ordre de 5067 MDT auxquels s’ajoute le don de l’UE de 910 MDT.

Pour une relance tirée par des investissements publics réorientés malgré les faibles marges de manœuvre !

Le gouvernement tunisien et la Banque Centrale de Tunisie ont pris des mesures anticipatives espérant estomper les effets négatifs de la crise actuelle sur les entreprises, limiter les pertes de postes d’emploi, et aider les populations les plus vulnérables.

Une première enveloppe financière de l’ordre de 3000 millions de dinars a été consacrée pour financer les mesures de nature financière, soit environ, 6% du PIB. Ce montant est insuffisant vu l’ampleur de la crise qui engendrerait, selon les projections du rapport du FMI(2020)5, une récession de -4,7% (aux prix constants de l’année précédente).

A titre comparatif, les enveloppes financières en Tchéquie et en Pologne sont de l’ordre de 12,4% et 11,3% du PIB pour des récessions économiques estimées respectivement à -6,5% et -4,5%. Nous pensons que le contexte actuel nécessite une politique budgétaire plus vigoureuse aboutissant à un package d’intervention publique anticrise d’environ 5,4% du PIB. Pour cela, nous recommandons de garder le niveau des dépenses d’investissement initialement planifié dans le budget de la loi de finances 2020.

Autrement dit, nous pensons qu’au lieu d’élargir l’espace fiscal en réduisant l’investissement public d’un montant estimé à 3162 MDT, il est conseillé de l’orienter vers des programmes spécifiques dans le cadre du plan de relance économique. De cette manière, le package total des interventions publiques (gestion de la crise et plan de relance) serait d’au moins 6162 MDT. Nous ferons cette hypothèse par la suite et nous nous focaliserons sur cet aspect du plan de relance.

Nous pensons que le plan de relance requière, entre autres, un Etat investisseur avec une stratégie d’exit rapide, pour lancer des dynamiques régionales basées sur des chaînes de valeur bien articulées et tirant profit des potentialités qu’offrent les technologies et les plateformes numériques.

C’est un Etat investisseur à travers des mécanismes innovants (equity finance via des institutions de microfinance et via des véhicules à objectifs spéciaux), qui met en place les incitations favorisant l’entrepreneuriat, qui catalyse les possibilités d’un accès durable aux marchés, pour qu’une fois lancées ces dynamiques régionales soient capables de s’autoentretenir.

Nous avons dans l’exemple chinois des réformes économiques réalisées à partir des années 1978 l’exemple édifiant, illustrant comment l’introduction d’incitations à la réalisation de profits, et à l’accumulation des richesses par les entreprises familiales, les coopératives, les microentreprises et les commerçants dans les régions rurales a boosté la productivité totale des facteurs. La figure 2 illustre l’évolution de la croissance économique (aux prix de l’année précédente) selon les projections actuelles du FMI (2020) tout en y ajoutant une variante sans réduction de l’investissement public.

L’investissement public additionnel (par rapport au scénario du FMI) permettrait de générer environ 1,55 point de pourcentage de croissance du PIB, sur la base d’un multiplicateur budgétaire d’environ 0,49. Il jouerait le rôle d’amortisseur de la crise en lissant les taux de croissance durant les années 2020 et 2021.

Une orientation optimale de ces investissements publics pour dynamiser les secteurs économiques les plus touchés, qui peuvent à la fois créer de la richesse, résorber les pressions sur le marché de l’emploi et contribuer à une dynamique de développement régional durable, permettrait à notre économie de réaliser plusieurs objectifs à la fois.

Elle permettrait de minimiser les risques des effets dévastateurs de turbulences sociales prolongées, dont les répercussions économiques ne sont pas comptabilisées. Faudrait-il néanmoins concevoir les bons mécanismes d’allocation de ces investissements publics, simplifier les procédures pour leur exécution rapide, et trouver les moyens de les financer sans alourdir davantage le fardeau de la dette publique ? Nous y reviendrons.

La figure 3 illustre les impacts sur l’évolution du niveau de l’investissement national (qui serait de 13,6% au lieu des 10,6% projetées par le rapport du FMI) ainsi que sur le creusement du besoin de financement (I – S).

Des investissements publics bien ciblés pour une relance rapide et inclusive

Evolution de la dette publique - Economie
Figure 1. Evolution de la dette publique (intérieure et extérieure) (en % PIB)

Selon les projections du FMI (2020), les secteurs les plus touchés par la crise économique provoquée par le Covid-19 sont les « services d’hôtellerie et de restauration », « transports », « commerce »,

 « Industries mécanique et électrique » et « Textile et habillement ». Leurs contributions à la récession économique de -4,7% sont présentées dans la figure 4. Nous pensons que ces secteurs devront être particulièrement ciblés par des mesures spécifiques dans le cadre du plan de relance. Dans certains pays comme en Nouvelle – Zélande, le gouvernement envisage d’encourager les entreprises à adopter une semaine de 4 jours de travail afin de favoriser le tourisme intérieur par des week-end prolongés. Cela pourrait inspirer des mesures similaires (avec des protocoles sanitaires adéquats) en Tunisie pour réduire la récession de 1,9% que connaîtra le secteur « services hôtellerie et restauration » (un secteur qui contribue à environ 6% de la valeur ajoutée marchande et employant environ 150 000 salariés).

La crise actuelle a montré l’importance de l’innovation, de la digitalisation des services publics, des services financiers numériques, de la transformation numérique des entreprises et du travail à distance. Plusieurs entreprises se sont rapidement reconverties à l’e-commerce pour s’accommoder aux changements des habitudes de consommation. Les investissements publics peuvent favoriser cette dynamique et en faire un levier de la lutte contre la pauvreté et de la dynamisation des régions intérieures.

L’expérience de la Chine en la matière à travers le palteforme d’e-commerce et les villages spécialement construits dans le cadre du programme Taobao peut être inspirante. Ces investissements publics pourront servir à financer ce genre de programmes en Tunisie avec des plateformes nationales d’e-commerce (sous forme de PPP et des stratégies d’exit de l’Etat) portant les valeurs de la solidarité nationale (commerce équitable et solidaire). Des investissements publics à hauteur de 870,5 MDT pourront générer environ 0,4 point de pourcentage de croissance limitant la baisse de la valeur ajoutée du secteur « commerce » à -0,5% au lieu de -0,9% (figure 4).

Ces investissements publics devront être conçus de manière à générer plusieurs externalités positives et des effets d’entraînement sur plusieurs secteurs y compris le secteur TIC et de l’éducation. Si c’est le cas, ils pourront permettre plusieurs objectifs à la fois : i) la réduction de la fracture numérique entre les régions en mettant en place l’infrastructure digitale nécessaire , ii) la formation de compétences en technologies numériques dans les régions en mettant en place des programmes de formations dédiées notamment aux diplômés de l’université en situation de chômage ; et iii) une contribution à l’amélioration de la cohésion sociale et la solidarité entre les régions.

Des investissements publics ciblant le secteur du « transport » et en particulier le transport rural pourront favoriser l’émergence de dynamiques économiques régionales grâce aux microentreprises et coopératives fournissant des services de transport. Cela pourra concerner le transport des ouvrières agricoles, mais également la mise en place de la logistique nécessaire pour une meilleure inclusion économique des petits agriculteurs et des artisans dans des chaînes de valeur organisées.

Croissance du PIB -économie
Figure 2. Croissance du PIB (prix de l’année précédente)

De cette manière, on pourra atteindre plusieurs objectifs à la fois : i) catalyser la création d’opportunités d’emplois, ii) contribuer à l’éclosion de dynamiques de développement régional, iii) améliorer la structuration des chaînes de valeur dans l’agriculture et l’artisanat, iv) réduire les risques d’accidents des femmes rurales. Un investissement public de 1143 MDT se traduirait par environ 0,6 points de pourcentage de croissance et réduirait la récession du secteur du transport à -1,1% (figure 4).

 Economie - Contribution sectorielle
Figure 4. Contribution sectorielle à l’évolution du PIB de 2020 (aux prix constants de l’année 2019)

Mais une dynamique régionale favorisée par l’e-commerce nécessite la mise en place d’une logistique intégrale du dernier kilomètre, le désenclavement des régions, la construction des entrepôts pour recevoir les produits de différents types, le stockage dans de bonnes conditions, etc. Cela ne pourra pas se faire dans le cadre d’un plan de relance unique et avec les contraintes financières actuelles. Par ailleurs, c’est également le rôle du secteur privé de contribuer à ces dynamiques régionales. Ce serait trop demander à l’Etat de réaliser seul ce rôle !

Mais il est dans l’intérêt collectif qu’il finance le capital de microentreprises et de coopératives portées par des jeunes au chômage dans les régions, les encourageant à construire et gérer des entrepôts spécialisés, à créer de nouveaux circuits de distribution, à gérer des plateformes d’e-commerce en ligne, etc.

La réussite de ce genre d’investissement ne sera qu’optimisée par une participation active du secteur privé en apportant son expertise et son mentoring, dans le cadre de Business Angels étendus à l’échelle régionale ou bien dans un cadre plus structuré de partenariat public privé (PPP).

Ainsi, en plus d’un investissement dans le secteur du transport, de l’e-commerce, le plan de relance pourra consacrer 401 MDT pour financer la construction d’entrepôts logistiques permettant non seulement de limiter les effets de la crise sur le secteur de la construction (qui est très intensif en travail avec environ 511 mille emplois), mais également de créer des opportunités d’emploi et des dynamiques régionales durables.

Cela se traduirait par 0,2 point de pourcentage de croissance du secteur de la construction durant l’année 2020. D’autres programmes peuvent être articulés autour de ces entrepôts, comme des logements sociaux pour les travailleurs immigrants à faibles revenus qui y travailleront, des espaces aménagés pour accueillir des souks hebdomadaires (structurant par la même occasion une partie du commerce informel), des stations de transport collectif facilitant la connexion entre les régions, des centres de connexion à Internet haut débit à proximité des bureaux de la Poste, etc. Parmi les secteurs les plus touchés par la crise, le secteur « Entretien et réparation ».

Nous pensons que ce secteur constitue un gisement important d’opportunités d’emploi et de création de richesses. Il est temps de lancer en Tunisie les fondements de l’économie circulaire en favorisant l’éclosion d’une chaîne de valeur complète autour du recyclage des biens, allant de la collecte et de la récupération auprès des ménages, des entreprises et des administrations, jusqu’à la commercialisation des produits en passant par la phase de l’entretien et du recyclage.

En attendant la mise en place du cadre réglementaire favorable à l’éclosion de l’économie circulaire, le gouvernement pourrait capitaliser sur les expériences de collaboration réussies entre les ateliers et microentreprises de réparation des équipements et appareils médicaux d’une part, et les hôpitaux d’autre part, en les généralisant à d’autres biens. Cela pourra concerner les milliers d’ordinateurs et imprimantes stockés inutilement dans les établissements publics, mais également tout type d’appareils électroniques domestiques et de jouets des enfants.

Encourager l’entrepreneuriat en donnant accès à ces équipements, en finançant le capital de microentreprises et de coopératives dans ce segment (à travers des institutions de microfinance en fixant dès le départ l’horizon de la sortie graduelle de la participation publique, pourrait créer suffisamment d’incitations7 ), en facilitant l’allocation des équipements vers les établissements scolaires et les centres de soins de base des régions les plus défavorisées, pourraient servir les divers objectifs déjà mentionnés.

Ainsi, comme dernière composante de l’investissement public total de 3162 MDT dans le cadre du plan de relance, nous proposons un financement du secteur « Entretien et réparation » sous forme de prise de participation  déjà établies (avec des incitations de création d’emplois) ou bien nouvellement créées, et ce, à hauteur de 747,5 MDT. Cela se traduirait par une croissance du secteur de l’ordre de 0,3 points de pourcentage. Somme toute, en plus de la catalysation d’une dynamique de développement régional auto-entretenue, ces investissements pourront amortir les effets de la crise actuelle et limiter la récession à -3,2% au lieu de -4,7% (figure 2).

La mobilisation de ressources financières à travers des mécanismes de financement non conventionnels

Comme présenté au début, les marges d’une politique budgétaire ant-crise sont étroites et le gouvernement tunisien semble privilégier la piste de réduction des investissements publics. Nous avons essayé de défendre au contraire un plan de relance gardant le niveau initial (planifié dans la loi de finances 2020) des investissements publics dynamisant les secteurs sinistrés et catalysant les dynamiques de développement régional.

Mais, en l’absence d’un rééchelonnement du remboursement de l’intérêt et du principal de la dette publique (représentant environ 26% des dépenses et qui semble une option de moins en moins envisageable), la recherche d’une marge de manoeuvre pour une politique budgétaire plus vigoureuse pose alors la question de son financement.

Le niveau élevé de l’endettement public extérieur et le coût exorbitant de sortie sur les marchés financiers pour un pays doté d’un rating « très spéculatif » même avant le Covid-19, ne qualifie pas le recours à davantage de financement extérieur. C’est vers le financement intérieur et en direction de la Banque Centrale que les regards se focalisent ! Le Quantiative Easing figure désormais par les outils les plus privilégiés des banques centrales des pays développés, pourquoi pas en Tunisie ?

Pourquoi est-il ce lourd invité dans les débats sur les solutions de sortie de crise dans des pays en développement comme le nôtre, catalysant les positions les plus rigides d’un côté comme de l’autre ?

Une inflation élevée1 et une vulnérabilité aux pressions spéculatives avec ses effets néfastes sur les monnaies nationales et par ricochet sur l’inflation, encore une fois, le rend un instrument risqué. Mais ce risque pèse-t-il encore lourdement face à une catastrophe économique et une destruction de milliers de microentreprises et de postes d’emploi. Evidemment non !

C’est ce qui a amené des économistes de développement dont Jayati Ghosh à recommander un plan de sauvetage international articulé autour de quatre principaux axes: i) un moratoire sur la dette souveraine des pays en développement, ii) une assistance financière plus conséquente pour ces pays, notamment à travers une augmentation des quota des droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, iii) un système fiscal plus équitable pour permettre aux Etats de moderniser les services publics et réduire les inégalités sociales; et iv) un contrôle des mouvements de capitaux pour donner une marge de manoeuvre à des politiques monétaires expansionnistes. En attendant ce plan de sauvetage international, que faire ? Comment financer le plan de relance, ou du moins la composante proposée ci-haut ?

J’ai proposé depuis 2016 d’oser une politique d’assouplissement monétaire ciblée (Targeted Quantitative Easing) couplée avec la titrisation des revenus futurs de manière à fixer des objectifs de développement et d’introduire un effet disciplinaire sur les finances publiques.

Je pense que le contexte actuel la justifie davantage à condition de la coupler avec un plan de relance visant le lancement de nouvelles dynamiques de développement régional. De cette manière, cette création monétaire ciblerait le financement de l’investissement plutôt que les dépenses courantes et de consommation.

La solution technique, proposée dans Nabi (2019)9 et également récemment par Kang et Rhee (2020)10 (des économistes du FMI, dans une ouverture aux solutions non-orthodoxes) consiste à créer une entité publique à objectif spécifique (Véhicule à Objectif Spécifique,

VOS) dont le capital est financé par des fonds publics et recevant des lignes de financement directs de la Banque centrale, ainsi que des crédits (syndiqués) par les banques commerciales, afin de financer les entreprises dans le cadre du plan de sauvetage. Nous pensons que ce VOS pourra allouer les fonds collectés par secteur d’activité et par région avec des mécanismes d’allocation, d’investissement, d’exit et de monitoring modernes ; permettant la transparence, et le maximum d’impact économique. Ce VOS devra avoir la souplesse administrative et l’agilité nécessaire tout en étant redevable aux autorités de tutelle, afin de pouvoir mettre en place rapidement en coopération avec le secteur privé et les institutions de microfinance la composante ci-haut proposée du plan de relance.

En plus du Targeted Quantitative Easing, d’autres mécanismes de financement peuvent être invités dans ce contexte. Nous pensons aux Diaspora investment bonds adossés à des projets de développement rural, aux

Social impact bonds et leur potentiel de puiser dans les ressources philanthropiques, à la titrisation des revenus futurs, aux obligations de réconciliation nationale, aux sukuk, à la titrisation des revenus futurs. Nous en avons fait une proposition détaillée dans une analyse précédente à l’occasion des débats sur la loi de finances 202011.

Par Pr Mahmoud Sami Nabi, LEGI-Ecole Polytechnique de Tunisie et FSEG Nabeul


Notes de fin et références

1- Nabi, M.S. (2016)  » L’exigence d’un leadership institutionnel pour la réussite de la transition économique, » (Note consultable en ligne). Mechri, H. et I.M (2020) « Faire ressurgir la Tunisie des lumières et des savoir », interview avec Mahmoud Sami Nabi, L’Economiste Maghrébin, N°783 du 08 au 22 janvier 2020.

2- Lacoste, Y. (1998) « Ibn Khaldoun: Naissance de l’Histoire, passé du tiers monde ». La Découverte.

3-Banque mondiale (2020)  » Tunisie : rapport de suivi de la situation économique, » http://pubdocs.worldbank. org/en/530161587663269627/ pdf/2020002219FREfre005-Tunisia.pdf

4 – CRES et BAD (2017) « Évaluation de la performance des programmes d’assistance sociale en Tunisie. »

5 – FMI (2020) « Request for purchase under the rapid financing instrument, » IMF Country Report No. 20/103.

6 – Estimations faites dans le cadre d’une modélisation en équilibre général calculable avec Abdessalem Abbassi.

7- Nabi, M.S. et R. Abdelkafi (2016) « Pour lutter contre le chômage, puisons dans les potentialités de la structure coopérative et de la microfinance » (Note consultable en ligne).

8 – Nabi, M.S. (2016) « Politique monétaire en Tunisie : Osons un Targeted Quantitative Easing » (Note consultable en ligne).

9 – Nabi M.S. (2019) « Daring New Financial Channels for Development and Social Inclusion, » In: Making the Tunisian Resurgence,Palgrave Macmillan, Singapore.

10 –Kang, K. et C. Rhee (2020) « A Post- Coronavirus Recovery in Asia—Extending a“Whatever it Takes” Lifeline to Small Businesses,  » consultable sur https://blogs.imf.org

11- Nabi (2019) « Repenser les instruments du financement extérieur dans le budget de l’Etat pour booster l’investissement public et la solidarité sociale, » L’Economiste Maghrébin, N° 779 – du 13 au 27 novembre 2019.

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