Crédibilités en lambeaux

Rached Ghannouchi & Nabil Karoui
Photo d'archives

A un moment où l’été de tous les dangers s’approche insidieusement. Où l’on commence à peine à mettre le nez dehors après un long confinement. Où l’économie est en état de décomposition avancée. Où la dette n’a jamais été aussi élevée et les caisses de l’Etat aussi vides depuis 1881. A un moment donc où le pays est menacé dans son existence même, nos politiciens, tels des enfants inconscients, continuent de jouer avec le feu.

Alors que le gouvernement ne sait pas par où commencer. Alors que les problèmes auxquels il est confronté prennent des proportions himalayennes. Alors qu’il commence à peine à s’occuper d’autre chose que le Covid-19, voilà que Rached Ghannouchi affirme que ce gouvernement n’est plus conforme à son goût. Que la coalition qui le compose n’est plus en harmonie avec la nature des choses. Par conséquent, les cartes doivent être rebattues et redistribuées de nouveau.

Nul besoin de préciser que le changement dans la composition gouvernementale que préconise le chef du parti islamiste n’a rien à voir avec l’évaluation de l’action du gouvernement. Ni avec le souci d’accroître son efficacité. Ni avec l’impératif de mettre l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Ni avec la préoccupation de substituer au critère de la loyauté celui de la compétence.

Ghannouchi l’a dit en toute franchise. Il veut changer la composition du gouvernement par ce que « le Mouvement Echaab et Tahya Tounes ont voté avec Abir Moussi contre Ennahdha ».

Une logique tragi-comique

On aura compris qu’il y a effectivement un problème de cohérence et d’harmonie gouvernementales, si le vote en question dévoile des divergences entre les ministres sur la gestion de tel dossier économique ou de telle crise sociale. Rien de tout cela.

Ghannouchi exige l’expulsion du gouvernement du Mouvement Echaab et de Tahya Tounes parce que ces deux partis ont voté contre la propension de Ghannouchi à dépasser les limites de son pouvoir. Contre sa détermination à marcher sur les plate-bandes de la présidence de la République. Contre ses tentatives répétées d’établir un circuit diplomatique parallèle au circuit officiel tracé par la Constitution.

Dans la logique démocratique propre au chef islamiste, les partis qui refusent ses abus et votent contre ses dépassements n’ont plus de place au gouvernement. Une logique qui relève du tragi-comique, surtout quand on sait que les atouts dont se prévaut Ghannouchi ne pèsent pas plus de 58 députés sur 217 et 400.000 électeurs sur un corps électoral de 8,5 millions…

Plus tragi-comique encore, Ghannouchi veut exclure du gouvernement deux partis (Mouvement Echaab et Tahya Tounes) « parce qu’ils ont voté avec Abir Moussi », et les remplacer par Qalb Tounes qui a lui-même voté avec Abir Moussi…

Tragi-comique, mais pas absurde. Car le chef islamiste, il n’a cessé de le démontrer depuis la Troika jusqu’à ce jour, ce qui l’intéresse dans les partis politiques, ce n’est ni leur orientation, ni le contenu de leurs programmes. Ce qui l’intéresse avant tout c’est le degré de leur maniabilté, de leur ‘’manoeuvrabilté’’ et de leur obéissance à ses lubies.

Concertations et manœuvres communes

Pour Rached Ghannouchi, Qalb Tounes qui n’a ni orientation ni programme, est le parti idéal en termes de maniabilité, de manoeuvrabilité et d’obéissance.

Mais n’est-ce pas étrange que le chef de Qalb Tounes et le propriétaire de Nessma TV aille se justifier sur Hannibal TV et cède le plateau de sa chaîne au chef d’Ennahdha avec lequel il a juré qu’il ne s’alliera jamais ? Que Nabil Karoui passe dimanche 7 juin sur Hannibal et Rached Ghannouchi le lundi 8 juin sur Nessma n’est pas le fruit du hasard. Mais le résultat de concertations et de manœuvres communes tendant à faire pression sur Elyes Fakhfakh. Le but étant d’obliger le chef du gouvernement de procéder à des « réaménagements » au sein de la coalition qu’il préside.

Pour nous convaincre, Karoui et Ghannouchi se sont pliés en quatre pour nous chanter les bienfaits de la démocratie. Pour nous convaincre que tout ce qu’ils font n’est ni dans leur propre intérêt ni dans celui de leurs partis, mais dans l’intérêt du pays qu’ils servent avec abnégation. Pour nous éclairer sur le fait qu’ils ne cherchent rien d’autre que d’assurer la conformité entre la composition gouvernementale et la réalité engendrée par le choix démocratique et souverain du peuple…

Pour conclure, disons que sur Hannibal TV et Nessma TV,  Nabil Karoui et de Rached Ghannouchi ont été à peu près aussi crédibles qu’un George W. Bush qui conspue le mensonge en politique ou un Bill Clinton qui fait l’apologie de la chasteté.

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