Dérive

Travail L'Economiste Maghrébin

Chronique d’un déclin annoncé. Le décrochage se lit dans les statistiques de nos échanges extérieurs. Les premiers symptômes ne datent pas d’aujourd’hui, ils étaient perceptibles, sans que l’on n’y prenne garde, dès la 2ème moitié de la décennie 2000. Ils seraient même à l’origine du tsunami révolutionnaire qui allait emporter l’ancien système politique. Pour autant, ce recul, ce découplage prennent aujourd’hui des proportions alarmantes. Ils s’accélèrent à vue d’oeil.

Bonté divine, comme dirait l’autre, quand allons-nous nous mettre sérieusement au travail pour inverser cette courbe suicidaire ? Tout est prétexte au loisir, au désoeuvrement, au farniente et à l’oisiveté.

Insouciance, inconscience collectives, obstination coupable à se complaire, jusqu’à la revendiquer, dans une sorte d’assistance internationale qui confine à la mendicité.

Le bilan, le nôtre, est proprement terrifiant : huit ans à vouloir jouer les rentiers, sans rente aucune, si ce n’est le recours inconsidéré, et au final terriblement coûteux, à l’endettement sous toutes ses formes. La palme d’or revient certes à l’Etat dont le crédit s’émiette, à mesure qu’il s’embourbe dans les lignes de crédit de plus en plus hypothétiques.

Les ménages ne sont pas en reste. Ils courent derrière l’inflation en se criblant de dettes. Ils se construisent – en ont-ils conscience ? – des lendemains difficiles.

Le mois de Ramadan pèse de tout son poids sur le budget des ménages qui tournent le dos jusqu’à la notion de travail. Et déjà les dépenses de l’Aïd creusent le trou et fracturent ce qui des salaires à venir.

Ce qui devrait être un mois de piété, d’abstinence, d’ascétisme ranime toutes les envies et nourrit une sorte de débauche de consommation sans modération aucune, loin de toute préoccupation productive. Oubliées l’entreprise, sa culture, ses valeurs, ses exigences de compétitivité, la mondialisation, qui n’est rien d’autre qu’une guerre économique mondiale…

En revanche, seul cri de ralliement d’une opinion désenchantée : tout et tout de suite. Comme pour en intimer l’ordre à l’Etat d’ouvrir la corne de l’abondance dont ce serait la seule fonction. L’ennui est que ce dernier semble s’y conformer, ne trouvant rien à redire. Il s’ingénue même pour de multiples raisons – les moins avouées ne sont sans doute pas les plus innocentes – à battre en retraite, à céder sous le rouleau compresseur des revendications salariales et catégorielles.

C’est dit-on le prix de la paix sociale qui n’en reste pas moins en situation d’équilibre instable. Le ciel n’en finit pas de se charger de nuages et l’orage gronde déjà à un horizon très rapproché menaçant de tout balayer sur son passage.

Nous sommes plus aptes à aménager des ponts en laissant se succéder les jours de congé, de fêtes et de commémorations en tout genre, que de construire de vrais ponts pour plus de mobilité sociale et professionnelle. Pour stimuler et relancer l’investissement, la croissance et l’emploi.  Une semaine de repos – grassement rémunérée – pour une journée de l’Aïd. Qui dit mieux ? L’Etat providence, désormais remis en cause, là où il a vu le jour, en raison de la montée des difficultés mondiales, fait chez nous pâle figure. Il paraît si restrictif, si exigeant et beaucoup moins social qu’il ne devrait l’être. Dans quel monde vivons-nous ? Jusqu’à quand, jusqu’où allons-nous transgresser le principe de réalité, faire fi de nos obligations et de nos responsabilités et persister dans le déni ?

Notre décrochage, par suite de dérives et de dérapages, tourne à la déroute, à la déconfiture et au désastre national. L’économie est exsangue, le pays est malade sans qu’il en ait l’air. Il se vide de sa substance, de ses cadres, de ses créatifs, de ses compétences jeunes et moins jeunes, de ses dirigeants les plus entreprenants, bref d’une si grande espérance. Les principaux agrégats macroéconomiques sont en lambeaux, abîmés, dégradés. L’investissement -local et étranger- l’épargne, la, production, l’emploi, la monnaie et le pouvoir d’achat sont en net repli avec les conséquences qu’on imagine. Les déficits comme les prix explosent, les importations, en dépit des dévaluations compétitives, ou à cause d’elles crèvent tous les plafonds. Les exportations sont à la traîne. Les finances publiques sont au plus bas alors même que la pression fiscale rédhibitoire est au plus haut. Les réserves de change ou ce qu’il en reste tiennent plus à notre capacité d’emprunt – désormais très amoindrie – qu’à notre effort productif et à notre compétitivité à l’international.

Le mal est profond et ses effets se font sentir, même si ici et là il se produit quelques éclaircies. L’ennui est qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, pas plus qu’elle ne l’annonce toujours. Le pays est pris à la gorge par le poids du chômage et de l’endettement.

On vit d’expédients, de palliatifs sans jamais oser en finir avec ce laxisme dévastateur et engager les nécessaires réformes de crainte de provoquer le courroux des uns et l’impopularité chez les autres. Pourtant, il faut bien trouver une issue, et le plus rapidement possible, aux crises économique et sociale, et plus encore à celle de la dette qui hypothèque déjà l’avenir du pays. Plus facile à dire qu’à faire face à la persistance de la crise politique qui tétanise l’action gouvernementale.

A quelques mois des élections législatives et présidentielle, on ne voit pas plus clair aujourd’hui qu’hier dans le jeu des politiques. La scène nationale n’arrête pas de convulser sous l’effet de tentatives répétées de décomposition-recomposition de formations politiques aux contours idéologiques et programmatiques des plus flous. Pendant ce temps-là, l’économie s’enfonce dans la crise sans réelle perspective de croissance forte, durable et inclusive.

La dérive des plaques tectoniques aux relents politiques fait plus de dégâts qu’elle ne parvient à stabiliser et à équilibrer les forces politiques en présence. Et pour couronner le tout, le moment ne paraît pas des plus indiqués pour sonner le réveil qui ne peut être que brutal. L’enjeu est rien de moins que de nous éviter un saut dans l’inconnu qui est moins virtuel qu’on ne le croit.

Elections ou pas, l’honneur des politiques, leur responsabilité et leur devoir est de remettre pour de vrai le pays au travail, dans le sens de la marche avant qu’il ne meure de plaisir. Ils ont l’obligation de pointer du doigt les dangers, les menaces, nos vulnérabilités et nos incohérences.

Ils doivent tenir – fût-ce au prix de contorsions électorales – un discours vrai et juste qu’il fâche ou qu’il fasse mal. Ils se doivent de dénoncer et d’incriminer tous ceux qui se mettent au travers de l’évolution de notre appareil productif. Ils doivent enfin arrêter ce jeu de massacre de l’économie en déclarant pour de bon la guerre à la corruption, à l’économie souterraine et aux professionnels de l’évasion fiscale. Ils doivent … Ils doivent…

Problème : qui des acteurs politiques osera porter le premier coup ? Les deux formations politiques de la coalition gouvernementale en ont-elles l’envie, le désir et la volonté ? Auquel cas, il faut le faire savoir. Les autres, en marge du pouvoir, qui font de la critique de l’action gouvernementale leur principale arme électorale, parviendront-ils à faire entendre leur voix ? Pas si sûr.

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