L’exception tunisienne

Tunisie Salma ya salama

Veillée d’armes pour combattre les fraudeurs patentés, les spéculateurs sans foi ni loi ; les marchands sans scrupules et la valse des étiquettes qui s’emballe à l’approche du mois de Ramadan. L’Etat sort enfin ses griffes et les charognards se rebiffent. Pas pour longtemps, avant de revenir à la charge.

La flambée des prix ne date pas d’aujourd’hui. Les feux sont simplement violents aux premières lueurs du mois de piété, allez comprendre. Les pouvoirs publics tentent alors de faire tomber la fièvre, de prévenir d’éventuelles convulsions sociales aux tragiques conséquences sans que les ressorts de l’inflation ne soient neutralisés et définitivement extirpés.

On ne peut reprocher au gouvernement de vouloir éteindre au plus vite les foyers d’incendie que des pyromanes aguerris s’acharnent à allumer. Il est dans son rôle et il a l’obligation de protéger les Tunisiens de la cupidité, de la convoitise de ces rapaces, ces carnassiers du capital. On peut tout de même regretter que 63 ans après l’indépendance et à deux doigts d’intégrer dès 2010 le club des émergents, on est encore à faire l’inventaire des oeufs qui n’auraient dû jamais manquer, de la viande qui se fait rare et qu’on s’apprête à importer de l’Oncle Sam, des piments au goût et au prix relevés, du lait qu’on distribue avec parcimonie, alors que dix ans plus tôt on ne savait pas quoi faire des excédents qui partaient dans la nature.

Les autorités publiques, sous les feux de la critique, ne savent plus où donner de la tête pour prévenir et calmer la grogne sociale ravivée par la pénurie récurrente des médicaments. Le comble pour un pays qui prétendait naguère faire de ce secteur son principal relais de croissance.

Le gouvernement est sur tous les fronts pour assurer, fût-ce dans la précipitation, l’approvisionnement des marchés sans assommer les ménages saignés par ailleurs par l’envol des dépenses de santé, de scolarité, de transport et de logement. Il multiplie les descentes, traque les trafiquants coupables de crimes économiques et cherche à rassurer au moyen d’un discours de circonstance pour faire taire les rumeurs, dissiper les craintes et appréhensions et répandre quiétude et sérénité. S’il ne le fait pas, il s’exposera à un déchaînement de critiques et un durcissement de la contestation – déjà fort inquiétante.

L’Etat a l’obligation de veiller au respect des équilibres macroéconomiques, de réguler les marchés, sans porter atteinte aux impératifs financiers des producteurs tout en sauvegardant les intérêts des citoyens-consommateurs qui sont sous sa protection.

Exercice ardu par temps difficile, mais ô combien nécessaire. Pour s’approcher au plus près de notre point d’équilibre entre ce que nous voulons consommer et ce que nous devons produire. A quelles conditions et à quel prix ? On ne doit, en aucune manière, donner à penser que l’effet Ramadan l’emporte sur toute exigence de rigueur, pas plus d’ailleurs que le plaisir quasi-tragique de la séance unique qui pointe à l’horizon.

La ligne d’horizon national ne se limite pas au seul tracé et au périmètre du marché de gros. Dans l’échelle des valeurs des temps modernes, la Tunisie vaut beaucoup plus que cela. Le pays dispose d’un énorme potentiel de croissance et de développement.

Sa jeunesse, projetée dans la mondialisation, figure parmi la plus créative et la plus dynamique de la région. Elle n’hésite pas, souvent contre vents et marées, à aller chercher la croissance là où elle se trouve à pleines dents. Ce serait rabaisser le débat national et nos ambitions au plus bas que de se focaliser uniquement sur nos besoins alimentaires par temps de pic de la consommation, même si pour une large frange de la population en situation de précarité absolue, la question est primordiale.

La moralisation des circuits de distribution, la régulation des marchés, la fluidité des mécanismes de transfert et de redistribution sont certes incontournables à cause de leur effet sur le climat général, l’environnement de l’investissement et la paix sociale. Mais il en faut davantage. Car l’Etat ne peut protéger sans que l’économie ne se projette dans la mondialisation et dans le futur.

Le monde, duquel nous ne pouvons nous extraire, évolue à une vitesse à donner le vertige. Il bouge et se transforme sous l’effet d’interférences et de forces géopolitiques et des changements technologiques. Le tableau est par trop complexe et inquiétant : remise en cause du multilatéralisme, retour aux accords du bilatéralisme et donc à l’échange inégal, montée du protectionnisme… C’est d’ailleurs à dessein que nous avons fait de ces questions le thème principal du Forum de l’Economiste maghrébin.

Les chaînes de valeur se reconfigurent au profit des plus performants, l’I.A bouleverse tous les secteurs et tous les métiers et bouscule les processus de production, de distribution et les schémas de consommation. L’innovation et la R-D sont désormais au cœur de tout modèle de développement.

On perdra beaucoup de temps, on passera à côté d’importantes opportunités de création de richesses et d’emplois, on risque même d’accélérer notre décrochage industriel en passant le plus clair de notre temps à chercher à nous extraire des marécages du marché de gros qui rythme notre quotidien. Il y a plus fécond que le ventre, notre intelligence, notre énergie et notre capacité de travail s’entend.

Avant même que s’invite dans nos foyers le mois du « jeûne et de l’abstinence », on se prépare déjà aux soirées gargantuesques sans fin et aux journées de travail écourtées, si on peut les qualifier ainsi, en attendant le charme empoisonné de la séance unique de juillet-août, la seule exception tunisienne à ce jour.

Le constat ne va pas déroger à la règle : chronique d’un recul attendu de la production, de la productivité, de la compétitivité jusqu’à obstruer de nouveau nos perspectives de développement.

L’avenir du pays ne se joue pas à l’intérieur du temple de la consommation à « Bir El Kassâa » ou dans les points de vente régionaux qui sont autant de puits sans fond. Il se construit ailleurs face à de redoutables concurrents qui ne concèdent rien et qui s’accaparent tout.

Nous n’aurons pas assez de toute notre intelligence, de notre capacité d’innovation et d’adaptation pour défendre nos intérêts et faire entendre notre voix. Nous avons besoin d’un sursaut national, de renouer avec nos racines qui constituaient naguère notre principale vertu, c’est-à-dire notre attachement au travail pour pouvoir exister dans ce nouveau monde fait par et pour les plus entreprenants, les plus studieux, dont le désir d’avenir n’a d’égal que le culte qu’ils vouent au travail et à l’épargne.

Nos responsables politiques seraient bien inspirés de le souligner et de le marteler signifiant avec force conviction qu’il y va de la responsabilité de tous. Sans quoi, il leur serait difficile à l’avenir de maîtriser les prix, les circuits de distribution voire l’offre de produits elle-même. Ceux qui s’insurgent aujourd’hui contre l’envolée des prix, la valeur du dinar, la montée du chômage et des inégalités sociales ne doivent plus l’ignorer. Ils ne peuvent tout avoir sans rien donner en retour. Ils ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas.

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