Le malaise tunisien

entreprises publiques - L'Economiste Maghrébin

Ce qui se passe actuellement à Carthage Cement depuis trois semaines est le meilleur exemple qui illustre toutes les difficultés actuelles de la Tunisie.

Le cimentier, qui reste l’un des plus grands actifs confisqués et sur lequel repose le budget de la cession de 2018, est dans le flou absolu. Selon le communiqué du CMF du mardi 3 avril 2018, «un incident est survenu entre NLS, la société sous-traitante de l’exploitation de l’usine de ciment, et son personnel qui a provoqué l’arrêt de la production du clinker ce qui a été à l’origine de l’arrêt partiel de l’activité de ciment (marché local)». Le fait que les autres activités relatives au béton, aux agrégats et au clinker ne soient pas touchées n’a pas calmé les esprits des investisseurs. Le régulateur s’est trouvé enfin obligé de suspendre la cotation du titre 24h plus tard et d’annuler toutes les transactions du 04 avril 2018. Ci-après une capture d’écran sur le carnet du titre de la société en Bourse, montrant le désespoir des investisseurs avec 137 260 titres offerts à tout prix et 1 900 autres titres à l’ouverture!

Cette situation résume les difficultés de ce pays : un gouvernement qui veut alléger son actif, du passif à notre sens, et une classe ouvrière qui refuse tout mouvement dans ce sens. Le problème de base de Carthage Cement est son sureffectif. Cette histoire remonte à la Révolution où la population limitrophe a protégé le chantier du cimentier, mais a exigé son recrutement par la suite. Dans une zone où peu d’opportunités d’emploi sont disponibles, personne n’accepterait d’être licencié. C’est ce qui va se passer également après la cession, car aucun investisseur rationnel n’accepterait de fonctionner avec un staff d’une telle taille. Ces incidents auront, à notre avis, un impact négatif sur le processus de vente de la société.

A l’image du cimentier, nous observons depuis des années un refus total à toute entrée d’investisseurs privés dans le tour de table des entreprises publiques. Les exemples ne manquent pas: l’introduction en Bourse avortée de Tunisie Telecom et l’échec dans l’exercice de l’option de vente d’une deuxième partie du capital de STAR à Groupama, sont les exemples les plus frappants. La seule intention de penser à ce sujet est capable de susciter les grèves les plus fortes. C’est le cas de la STEG, Tunisair, la RNTA…

Un problème de compétence…

Le problème est en réalité plus profond. Il s’agit de l’incapacité d’une grande partie de la classe ouvrière à retrouver un travail en cas de licenciement vu sa faible compétence. C’est pourquoi les Tunisiens sont attachés à cette question de «titularisation». Pour la plupart, c’est un gage qu’ils n’auront plus besoin de travailler lourdement et de se former pour garder leur poste. Ils auront aussi accès aux crédits bancaires et au droit de s’absenter pour de longues durées. De plus, en cas de danger, ils pourront défendre leurs «acquis» avec tous les moyens du bord.

D’ailleurs, nous pensons que la lourdeur en matière de digitalisation de l’administration tunisienne provient essentiellement de cet état d’esprit. Ce genre de transformation exige un personnel engagé, qui accepte de changer le contenu de sa tâche et d’apprendre, ce qui n’est guère le cas en Tunisie. Cette mentalité est également un frein important pour le développement d’investissements étrangers créateurs de valeur ajoutée. Avec une main d’œuvre peu qualifiée et qui n’accepte pas les changements, un risque de grève très élevé, une logistique à la traîne et un coût d’emploi parmi les plus élevés au monde, qui va investir dans ce pays? On ajoute à tout cela le risque de dévaluation du dinar, un sujet tabou et dont personne ne veut prendre la responsabilité pour le résoudre. Il ne faut donc plus se poser des questions sur l’incapacité du pays à attirer des investissements, même locaux.

… Et de législation

La solution passe par une réforme profonde du droit social. Il faut donner plus de flexibilité dans les contrats de travail, les CDI en premier plan. Licencier est aujourd’hui un casse-tête. Bien évidemment, il ne faut pas rendre le divorce entre un employé et son employeur simple, mais il convient de donner plus de marge à l’entreprise pour gérer son effectif, tout en préservant les droits des employés. Cela passe également par la création des assurances chômage, des cycles de formation et de reconversion professionnelle, de centres spécialisés dans le traitement du chômage des séniors. C’est toute une dynamique qu’il convient de créer et qui sera capable de tirer avec elle, vers le haut, l’enseignement dans une première étape et le marché de l’emploi ultérieurement. Entre temps, il faut donner de l’espoir à une population en ébullition.

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