L’allusion et le propos

Béji Caïd Essebsi
© Présidence Tunisie رئاسة الجمهورية التونسية

Contre toute attente de la part d’une frange non négligeable de la classe politique et de l’opinion publique aussi, le discours du Président de la République Béji Caïd Essebsi n’a pas abordé d’une manière directe et explicite certains des sujets escomptés longuement rapportés, ces derniers temps, par certains plateaux télévisés et une bonne partie de la presse écrite. 

Il n’a pas été question durant ce discours, tenu à Carthage à l’occasion du 62° anniversaire de l’indépendance, de décision de procéder à la révision de la Constitution, de l’amendement de quelques-uns de ses articles ni d’annonce relative au changement à la tête du gouvernement. Ces thèmes – et d’autres de toute évidence- qui ont fait la une de tous les commentaires à propos de la crise que traverse le pays, économique surtout, ont été adroitement et non sans subtilité «occultés» par le Chef de l’Etat.

Béji Caïd Essebsi, en habile manœuvrier du propos et de l’allusion, a évité de «s’impliquer» dans cette humeur collective qui, d’une part faisait de l’annonce du Président du remaniement ministériel et, de l’autre, la révision constitutionnelle, les sujets principaux de ce discours. Il n’en fut rien pour ainsi dire et on a eu droit, hier, à un habile développement de thèmes d’ordre général qui, loin de surprendre, ont  apporté la preuve que le président persiste et signe là où on ne «l’attend guère».

Ainsi, le discours a slalomé cette attente quasi généralisée qui faisait valoir l’idée de changement du Chef de gouvernement, en raison de ce qui a été jugé de «mollesse» dans sa manière de faire dans la gestion de certains dossiers  brûlants de l’heure, à l’instar, sur le plan politique, de la quasi-absence des réponses  à apporter concernant la lutte contre la corruption- qui est restée au stade des intentions et n’a pas outrepassé jusque-là l’effet d’annonce- et les actions à mener pour éviter les dérapages dus à la  persistance des contestations sociales.

Sur le plan économique, une critique soutenue a été faite arguant que le gouvernement n’est pas arrivé à résoudre les multiples équations qui se sont imposées à lui, donnant souvent l’impression de faire du «surplace» et de se contenter de ressasser les mêmes palliatifs sans aucune envergure. Les dossiers des caisses sociales, de la privatisation de certaines entreprises publiques, de la caisse de compensation ont pesé de la sorte de tout leur poids sur l’action du gouvernement, pour finir par la discréditer aux yeux de l’opinion publique.

L’image de Youssef Chahed a fini par s’en ressentir d’une manière perceptible au niveau de franges non négligeables des classes politiques, toutes couleurs confondues. L’alternative de son départ et donc du changement de l’équipe gouvernementale a alimenté les débats ces derniers temps et a préparé, en quelque sorte, l’annonce de son prévisible départ dans le discours attendu de BCE. Or, rien n’en fut.

Hier, le président, à son habitude, s’est contenté de «surprendre là où on l’attend le plus». La méthodologie utilisée dans son discours est particulière à plus d’un titre puisque la technique d’approche des thèmes de l’heure  a été, comme cela a toujours été le cas, d’un fort potentiel d’interprétation. Le président a encore une fois apporté la preuve qu’il se laisse peu mener par « la suggestion » en se limitant à s’en détourner par le propos et l’allusion.

Sur le plan de la  forme, le discours de BCE s’est caractérisé par une démarche conséquente et méthodiquement «travaillée» et qui est venue traduire une parfaite maîtrise dans l’agencement des idées et la manière, – avec souvent une note satirique – de les présenter. Sur le plan de la forme, l’approche s’est voulue directe et sans ombrage aucun. D’abord, un mot sur le «moral» collectif, bien morose ces derniers temps et qui a fait dire au président que, contrairement à ce que certains pays pensent de nous en fait à ce propos, la quasi-majorité des Tunisiens ressentent déception et frustration.

Et de faire le bilan chiffré d’une réalité qui est loin d’être optimiste, surtout sur le plan économique. «Pourquoi en est-on est arrivé là ?» devrait être la question leitmotiv de cette évaluation. Si le pays n’a  pas de grandes ressources,  à part quelques matières premières, il n’en demeure pas moins, devait-il dire en substance, que cela a été la rançon d’une inquiétude sociale grandissante exprimée en protestations et revendications. Le résultat est ce bilan à perte au niveau des secteurs du phosphate et d’autres produits et services.

Volet politique, le président a été catégorique. Il n’y aura pas de changement de régime ni d’amendement de la Constitution. Pour ceux qui le critiquent, le président a estimé que la priorité est au respect des engagements pris et qu’au final, l’initiative du pacte de Carthage s’inscrit dans ce sens et ceux qui s’en sont retirés «ont tort» vu l’impact d’un pareil comportement sur la réalité du pays, car «le peuple a besoin de tous», devait-il dire. De plus, il a insisté sur le fait que sans les organisations nationales, il ne peut être question de politique réussie ni d’union nationale.
Pour ce qui des présidentielles de 2019,  il ne s’est pas prononcé directement  se limitant à dire  «Qu’arrivera-t-il dans les 20 prochains mois? Dieu seul le sait, mais tant que l’on a l’énergie pour servir son pays, il faut continuer», ce qui laisse les portes grandes ouvertes à toutes les suppositions.

Sur le plan institutionnel, Béji Caïd Essebsi a, tout en déplorant le retard enregistré dans l’institution de la Cour constitutionnelle,  insisté qu’il faut y remédier sans plus attendre car il y va du respect même de l’esprit et de la lettre de la Constitution, quitte à braver en cela les critiques qui font valoir l’idée qu’une fois celle-ci instituée, elle pourrait être le moyen «pour le destituer», devait-il faire remarquer, non sans une pointe ironique. Il a émis le vœu à ce propos que l’ARP tranche la question dans sa plénière d’aujourd’hui 21 mars.

Pour ce qui est du Code électoral, le président a espéré que sa révision soit faite dans les plus brefs délais, avant les prochaines échéances électorales, estimant qu’il s’agit là d’une priorité.

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