Karim Elloumi : l’Open Sky est une opportunité pour la Tunisie

Karim Elloumi

Spécialiste du transport aérien, le commandant de bord Karim Elloumi et président de la Fédération Tunisienne des Pilotes de ligne (FTPL) a commencé son parcours dans les plus grandes institutions américaines de formation en aéronautique. Diplômé d’une grande université américaine spécialisée dans l’aéronautique et activiste de la société civile, Karim Elloumi est ingénieur de formation. Il a commencé sa carrière en tant qu’ inspecteur.  En 1999, il  intègre la compagnie aérienne nationale Tunisair au poste de copilote.  Dans cette interview, il a répondu à toutes nos questions. Le verbe haut, la parole libre, franche et honnête. Il a évoqué, en s’appuyant sur son expertise en la matière, les défis, les perspectives, les voies et les moyens pour développer le transport aérien en Tunisie.

De prime abord, en votre qualité de président d’une association aussi prestigieuse que la FTPL, que représente pour vous l’action associative ?

Justement, je suis convaincu que le travail associatif est très important pour le développement humain. Je suis parfaitement convaincu de la nécessité de changer les cultures et que le changement doit venir de l’intérieur. A mon retour en Tunisie, j’ai passé deux ans à la tête de l’amicale de Tunisair où on a pu réformer plusieurs aspects puis se tourner vers les activités syndicales au sein du syndicat de Tunisair relevant de l’UGTT.

Parallèlement à l’action syndicale, j’étais actif au sein du Bureau de Coordination des Pilotes Tunisiens, la seule structure qui représente les pilotes tunisiens. Ce bureau était une branche technique de la Fédération générale des transports relevant de l’UGTT.

Qu’avez-vous proposé pour améliorer la situation du transport aérien et notamment le climat social dans les compagnies aériennes tunisiennes ?

Nous avions proposé des solutions pour améliorer le climat de la compagnie nationale parce que la situation des autres compagnies aériennes tunisiennes en dépend. On a négocié avec plusieurs ministères à propos de plusieurs dossiers comme le plan de restructuration et de financement de Tunisair.

Aujourd’hui, l’employé pourrait être un partenaire stratégique. C’est pourquoi, nous avons même proposé de réserver aux employés une partie du capital de Tunisair, sous forme d’actions. Nos propositions ont été très appréciées par la centrale syndicale.

En 2003, la Fédération internationale des pilotes a classé la Tunisie dans sa blacklist en matière de sécurité aérienne. Face à de telles situations, quel était votre rôle ? Qu’avez-vous fait ?

Etre classé dans une liste noire du transport aérien, cela veut dire que toute l’infrastructure et l’espace aérien tunisien sont considérés non sécurisés.  Il fallait, à l’époque, agir et travailler pour sortir de cette liste. La seule solution était d’adhérer à la Fédération internationale des pilotes à travers le Bureau de Coordination des Pilotes Tunisiens pour exposer le point de vue tunisien en la matière tout en utilisant notre expertise pour faire face à nos défaillances.  J’étais le coordinateur entre le bureau tunisien et la Fédération internationale des pilotes (Canada). Cette expérience m’a permis de beaucoup apprendre notamment en matière de sécurité aérienne, de réglementation internationale et de conception d’avion. Et ce, à travers la participation à des conférences et à des cycles de formation.

Le bureau de coordination des pilotes tunisiens était très actif dans la région Afrique et Moyen-Orient. Ses membres ont été reconnus par la Fédération internationale des Pilotes comme des éléments fiables et efficaces. D’ailleurs, le commandant de bord tunisien Souhaiel Dallel est vice-président de la Fédération Internationale des Pilotes (IFALPA) pour l’Afrique et le Moyen-Orient. Il a assuré des cycles de formation au profit des plusieurs pilotes africains.

Partout dans le monde, le transport aérien connaît d’importantes mutations et changement. Qu’en est-il  au juste ?

Des enquêtes réalisées par l’IATA sur le développement du transport aérien à l’horizon 2030 montrent que l’Afrique sera le futur plus grand marché mondial du transport aérien. Les estimations tablent sur 500 millions de passagers. C’est là qu’il faut axer les efforts. Aujourd’hui, des groupes de travail sont composés de grands décideurs européens pour s’accaparer ce marché.

En Asie aussi, les besoins en pilotes sont estimés à 200 000 nouveaux pilotes sans compter le remplacement de ceux qui vont atteindre l’âge de la retraite d’où l’importance du pilote comme ressources à développer et à préserver.

Comment la Tunisie pourrait, selon vous, tirer profit de ce potentiel ?

Aujourd’hui, plusieurs pays africains ont des problèmes liés à l’infrastructure, la sécurité, l’insuffisance de formation, la maîtrise des langues étrangères… Là, les compétences tunisiennes ont du travail à faire, elles sont capables de rayonner sur tout le continent africain.  En termes de rentabilité à long terme, si on arrive à former des pilotes africains, c’est l’équivalent de l’ouverture de nouvelles lignes aériennes.

La FTPL est membre de la Fédération Internationale des Pilotes de ligne. Elle a eu les meilleures reconnaissances. Elle a l’expertise et les moyens pour être bien représentée au niveau international et assurer des formations au profit des pilotes étrangers surtout que la région de l’Afrique est une cible pour les universités et les grandes compagnies aériennes.

L’autre question qui agite aujourd’hui la scène nationale, c’est celle relative à la fuite de compétences tunisiennes à l’étranger, cela concerne-t-il aussi les pilotes de ligne tunisiens ?  

Oui. En Tunisie, nous assistons à une vague de départs des pilotes tunisiens vers des compagnies étrangères où leurs salaires sont multipliés par quatre. Il y a, malheureusement, absence de vision claire pour le transport aérien et les transporteurs tunisiens et l’évolution de carrière. N’oublions pas que le pilote tunisien a une carrière très courte. Après la retraite, il ne sait pas quoi faire. Il y a aussi un problème de reconnaissance de licences bien qu’il y ait certains pays avec lesquels nous avons des accords bilatéraux pour la reconnaissance de licences.

Quel est le rôle de la FTPL pour développer le transport aérien tunisien ?

La FTPL coopère avec Tunisair, Nouvelair, Tunisair Express, l’OACA, l’Association des contrôleurs aériens…Elle œuvre à créer, au niveau national et régional, une culture aéronautique, de sécurité et de développement. Nous avons mené des actions entre les pilotes et les contrôleurs aériens parce que la sécurité est une préoccupation commune des deux corps de métier.

A la FTPL, nous sommes neuf experts (pilotes) tunisiens en sécurité aérienne approuvés par des autorités étrangères et qui peuvent être mandatés pour enquêter sur des accidents aériens à l’étranger. Nous organisons, en partenariat avec l’autorité de tutelle, un symposium annuel pour débattre de la sécurité, des moyens de la développer et de plusieurs autres aspects. Malheureusement, certains projets s’arrêtent au niveau de la conception et d’autres n’avancent pas et n’aboutissent pas à la réalisation.

Il y a aussi un problème au niveau de la réglementation. Une loi sur le transport aérien a été adoptée le 1er novembre 2017 sans qu’elle ne soit concertée avec les professionnels (pilotes, stewards, hôtesses…). Nous avons aujourd’hui un vide au niveau de la conformité réglementaire et un manque de ressources humaines. Le transport aérien est constamment en mutation. C’est pourquoi, la culture de la sécurité aérienne doit être développée davantage parce qu’aucun détail ne doit être négligé.

Quelle est votre position par rapport à Open Sky ?

L’Open Sky est une bonne opportunité pour la Tunisie parce qu’elle en fait un point de passage aérien dans la région. On ne peut que profiter de la concurrence. Ça va permettre la conformité des licences, créer des emplois, améliorer la réglementation… Si on veut vraiment profiter de l’Open Sky, il faut développer, en toute sécurité, la flotte tunisienne et développer l’infrastructure. Au lieu de gérer des accidents, on passe à gérer des incidents puis des procédures. L’Etat, qui gère l’aviation civile, doit aussi prendre des décisions au profit des compagnies aériennes tunisiennes pour développer le taux d’encadrement et la formation.

Quel est votre dernier message ?

Nous ne devons pas rater les opportunités pour développer notre transport aérien. Le pilote se fait de plus en plus rare, il  va manquer dans les années à venir. Car pas de pilotes, pas de compagnies aériennes. C’est la raison pour laquelle il faut contrer la fuite des pilotes tunisiens. Les compétences tunisiennes sont très appréciées à l’étranger. Nous avons une centaine de pilotes tunisiens qui sont détachés auprès des grandes compagnies aériennes étrangères où ils ont eu l’occasion de faire montre de leur compétence et ont occupé des postes importants. Les pilotes de ligne ne sont pas de simples chauffeurs ! Il faut réviser les avantages matériels et sociaux parce que nous ne sommes pas au niveau des normes internationales.

La sécurité commence par la vision. Aujourd’hui démotivés, les pilotes tunisiens veulent évoluer dans leur carrière parce que ce métier est avant tout un métier de passion.

La FTPL ne va pas y arriver seule. Il faut que les autorités collaborent avec cette association pour préserver les acquis, avancer et devenir leader du transport aérien dans le bassin méditerranéen et en Afrique.

Propos recueillis par

Publié le 16/03/2018 à 15:37

L'Economiste Maghrébin & L'Economiste Maghrébin by L'Economiste Maghrébin