Les années de plomb

Affaires étrangères diplomatie

« Le ministère s’est engagé dans une politique de recrutement et de rajeunissement de haut niveau à l’effet de renforcer ses effectifs et d’être à même de faire face aux multiples défis que le pays doit relever… »

Ces propos sont ceux de Khémaies Jhinaoui, ministre des Affaires étrangères, et le moment n’était pas fortuit, puisque le ministre donnait le coup d’envoi d’un cycle de conférences organisées par l’Institut diplomatique pour la formation et les études à l’intention des dernières nouvelles recrues, avec pour premier invité de marque, Habib Ben Yahia, ancien chef de la diplomatie sous Ben Ali; sauf que M. Jhinaoui ne dit pas que les trois quarts des nouveaux arrivants ont un « Bac+ 3 » ou sont inscrits en master tout au plus, ce qui vous donne une idée du niveau général et des prestations diplomatiques à venir.

Samedi 10 mars 2018, il n’y avait pas foule dans la salle des actes du ministère, et il était plus que clair que l’appel au boycott de la conférence lancé par le syndicat a été largement suivi. Une belle entrée en  matière! Cela n’a pas empêché l’invité d’apporter un éclairage fort instructif sur sa somme d’expériences où a cependant manqué le côté anecdotique, mais ô combien révélateur pour ce genre d’exercice.

Un exercice qui m’a rappelé un de ces dinosaures comme le ministère en a connus, feu Néjib Bouziri et son fameux cours sur les pratiques diplomatiques qu’il avait coutume de nous dispenser à l’Ecole Nationale d’Administration, alors que mes collègues de la promotion 1981 et moi venions d’entrer en diplomatie comme on entre en religion.

Les fondamentaux de la diplomatie tunisienne et leur mise en valeur qui mieux que M. Ben Yahia pouvait livrer à la nouvelle génération, les secrets et autres ficelles du métier, sauf que c’est le large auditoire qui a manqué, à part bien sûr la poignée d’anciens ambassadeurs qui ont daigné faire le déplacement. C’est dire combien le contentieux avec l’ancien ministre est lourd, dans un ministère où toutes les injustices ont été pratiquées et qui n’ont laissé derrière qu’immense frustration et  fort ressentiment. Je ne reviendrais pas sur les détails de la conférence.

En revanche, j’ai bien envie de poser à M. Ben Yahia la question suivante : qu’avez-vous fait M. le ministre pour que votre ministère et son personnel aillent mieux? J’aurais bien pu poser la même question à tous ceux qui, parmi les diplomates de carrière, ont eu à prendre en charge la gestion du département y compris les différents secrétaires d’Etat.

La réponse est cinglante : rien. Mieux, aucun n’a laissé de traces de son passage. Seule est restée l’image peu valorisante de gens qui sont venus, se sont servis, puis sont repartis, soit pour être recyclés pour les mieux introduits, soit pour s’occuper à remplir un vide en se rendant utile ; et ce ne sont pas les opportunités qui manquent.

C’est vous dire. L’ancien régime avait la chance d’envoyer au charbon un ministre-diplomate très professionnel qui avait de l’envergure, on ne peut pas le nier. Comme pour mieux policer son image chahutée par la chape de plomb qui pesait sur la population. Ce dernier s’en est acquitté du reste fort bien. Qu’a-t-on retenu de son bilan sur le plan administratif ? Il faut vraiment chercher. Ne dit-on pas »Al ibra bi ennatija » (seul compte le résultat) ?

Quel crédit apporté à sa gestion quand on sait que, durant son passage, les choses sont restées en l’état, lui-même ayant hérité de ses prédécesseurs d’une situation où tout n’était pas rose. Un nouveau siège pour un département trop longtemps écartelé? Il suffit de voir le résultat architectural et vous aurez un monstre de béton, lugubre et sans vie. Une véritable insulte à l’esthétique et au bon goût.

Dans les années 90, un nouveau statut a bien été présenté par M. Ben Yahia à l’ancien président. Il a même été considéré à l’époque comme étant une réalisation à marquer d’une pierre blanche. Avec ses nombreuses imperfections, on voit bien ce qu’il en fut. Depuis, les diplomates tunisiens attendent toujours une nouvelle mouture qui pourrait les délivrer de l’angoisse de ne pas voir un plan de carrière plus juste et conforme à leurs aspirations, surtout quand en face, vous avez un carré et un pré-carré de fidèles qui ne se sont pas contentés d’avoir le beurre. Sans compter évidemment les parachutages des membres d’autres corps et les nominations politiques qui, en plus de constituer la règle, damaient le pion aux cadres du sérail, comme si le ministère manquait de compétences.

Peut-on dire aujourd’hui que les années de plomb sont désormais derrière ? Rien n’est sûr, et il y a encore des pratiques qui font toujours de la résistance. Témoin cette tension entre ministre et structure syndicale qui reste très palpable ; l’appel au boycott du ministre Ben Yahia à propos duquel le ministre Jhinaoui n’a pas tari d’éloges, en dit d’ailleurs long.

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