Dérive

Il ne suffit pas de parler pour exister. Il faut agir là où il le faut, comme il le faut et en temps opportun. Sinon, on connaît le refrain… La nature a horreur du vide.

La politique encore plus. On ne se dédouane pas, on ne s’exonère pas de reproches en faisant mine de reconnaître à la centrale ouvrière un rôle politique comme s’il s’agissait d’un fait établi ou d’un droit inaliénable, comme si son pouvoir syndical ne faisait pas d’elle un acteur clé de la vie économique et sociale.

L’admettre quand on est aux commandes de l’Etat, c’est prendre le risque de se résigner à l’impuissance, à l’immobilisme voire à l’abandon d’une partie de ses propres responsabilités politiques et gouvernementales. Tout est affaire de seuil. Jusqu’où l’influence politique de l’UGTT peut-elle s’exercer sans donner à penser qu’elle interfère avec l’action gouvernementale ou qu’elle empiète sur les responsabilités qui sont du seul ressort de l’exécutif ? L’organisation syndicale défend certes un projet social et sociétal non sans de réels fondements politiques. Il n’empêche. Elle ne peut faire valoir ni son devoir ni s’arroger un quelconque droit d’ingérence.

Elle est en droit de critiquer l’action gouvernementale ou lui apporter son soutien si elle l’estime fondé. C’est faire preuve de mauvaise foi et d’hypocrisie que de lui reprocher une telle attitude. C’est même la preuve qu’elle a opéré sa propre révolution culturelle, qu’elle n’est plus dans une logique d’affrontement, mais qu’elle endosse l’habit d’un syndicalisme constructif, de proposition. Qui n’y souscrit ? Elle n’a pas pour autant reçu mandat pour diriger le pays ou pour se substituer au gouvernement. Si tel est son projet, elle doit se constituer en parti politique qui a vocation à gouverner si les urnes lui sont favorables. Elle s’exposerait alors en rejoignant la mêlée, aux critiques et au discrédit qui frappent les partis politiques.

En attendant, il est primordial que chacun se limite à son propre rôle. Le salut du pays en dépend. L’UGTT, signataire du pacte de Carthage, sait à quoi s’en tenir. Elle est tout aussi comptable du pouvoir d’achat de ses adhérents que de la compétitivité des entreprises, leur principale raison d’être. Il faudrait en retour qu’elle soit écoutée et entendue. Que ses propositions et recommandations soient prises en compte. Elle ne peut modérer les revendications de ses membres sans obtenir en échange une véritable refonte de la fiscalité qui profite aux hors- la-loi tout en pénalisant les salariés.

Le gouvernement dit d’Union nationale, investi par une forte majorité parlementaire, doit faire la démonstration de son autorité, de ses compétences, et de sa capacité à gouverner le pays. Il ne doit faiblir, sous aucun prétexte, ni céder au diktat de la rue au motif qu’il privilégie le dialogue – qui n’en est pas un- et qu’il s’interdit l’affrontement et la manière forte, ce dont d’ailleurs personne ne veut. Une telle attitude le contraint à l’immobilisme, à la paralysie et accélère l’effritement de ce qui reste de l’autorité de l’Etat. Elle condamne l’économie au déclin et à la faillite. On en perçoit les premiers signes.

On voudrait croire que cette « retenue », qui confine à l’effacement de l’Etat, à l’incapacité d’appliquer la loi comme cela est d’usage dans les plus grandes démocraties, soit sans rapport avec des considérations électoralistes.

S’il faut y voir l’effet des élections municipales voire plus loin, celui des législatives ou présidentielles, alors le pire est devant nous. Ne soyons pas alors surpris ni inquiets de l’intrusion de l’UGTT, de son investissement et de son implication dans le mode de gouvernance politique du pays. On imagine mal le sort qui nous sera réservé sans cette incursion dans la conduite et la direction du pays.

L’ordre républicain n’est pas synonyme d’arbitraire et d’injustice. Le gouvernement que l’on voudrait de salut national doit pouvoir tenir un discours courageux, vrai, juste et honnête. Il doit s’efforcer de développer une pédagogie de crise et d’enjeux à l’adresse des salariés, des retraités, des sans-emploi et des nantis. Il a l’obligation, en s’appuyant sur la loi, d’assurer la continuité de la production en mettant fin à une guérilla sociétale aux motivations moins innocentes qu’on le dit ou qu’on le pense. Il doit en appeler au peuple de Tunisie, signifier à tout un chacun ses droits, devoirs et obligations.

L’heure est grave. Le pays va à la dérive. Il est traversé, fragilisé, déstabilisé par d’innombrables lignes de fracture. Il est miné par ses divisions, ses querelles politiques, la corruption et par l’affrontement d’intérêts corporatistes. Nous voyons chaque jour se profiler le spectre d’une balkanisation entre régions, idéologies et catégories professionnelles. Y aurait-il une république des enseignants, une autre des magistrats, celle des avocats, des médecins, des syndicats des forces de sécurité… Et bien évidemment celle des puissants barons de l’économie souterraine ? On s’expose aujourd’hui à une forme d’éclatement, d’implosion de l’unité nationale, à une montée des égoïsmes qui révèlent l’étendue du délitement de l’autorité de l’Etat.

Les responsables politiques doivent y prendre garde. Ils seront jugés sur leur capacité de renouer les fils rompus de la solidarité régionale. Nous devons à tout prix consolider le socle fissuré de l’unité nationale. A charge pour le gouvernement et ses partenaires sociaux de déblayer les chemins de la production pour retrouver enfin les vrais sentiers de la croissance. Et ce n’est pas en cédant aux pressions de la rue, fussent-elles légitimes, aux revendications catégorielles, en jouant la montre ou en pratiquant la politique de la fuite en avant qu’on y parviendra. Il a fallu que l’impensable se produise dans le bassin minier pour que le gouvernement fasse preuve de détermination. Serait-ce le retour de l’Etat. On voudrait bien le croire.

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