Tunisie : Moody’s ouvre le bal

Moody’s

Comme nous l’avons indiqué deux jours auparavant, l’équipe des analystes de Moody’s se penchent actuellement sur la Tunisie dans le cadre d’une mission routinière de mise à jour du rating souverain.

Les premières conclusions commencent à être révélées par l’agence de notation et le début était, comme attendu, par le secteur bancaire.

Une vision prudente, avec un peu d’optimisme

Dans sa revue, Moody’s reste optimiste par rapport à nous. Il table d’ailleurs sur 2,8% de taux de croissance pour 2018, alors que la seule grève actuelle qui touche le secteur minier va laisser des séquelles indéniables sur la croissance du PIB. L’agence table sur la réalisation des investissements annoncés dans la conférence Tunisia 2020, l’amélioration des conditions sécuritaires et du climat des affaires qui pourraient attirer des investisseurs étrangers (qui sont encore loin de leurs niveaux pré-révolution).

Bien que cette hausse de croissance soit timide, le rythme de l’octroi de crédit continuerait à croître à un rythme de 8-10%, grâce à la demande des ménages et des entreprises bien que l’accès à l’information reste difficile. Les pressions inflationnistes risquent de donner un coup de pouce aux taux d’intérêt.

Nous sommes un plus sceptiques que les analystes de Moody’s. Sauf miracle, nous n’atteindrons pas ce taux atteigne les 2,8%. A notre avis, nous serons à un taux comparable à 2017, avec un premier trimestre difficile. La croissance des crédits pourrait même être plus forte, mais l’essentiel sera orienté vers le financement du BFR des entités économiques plutôt que vers l’outil de production.

Le couple fatal : banque publiques et tourisme

secteur_bancaire_Moody’s_economiste_maghrebinEn évoquant les banques, Moody’s pointe « le faible cadre réglementaire, la tolérance excessive du régulateur et la mauvaise gouvernance » du secteur. Néanmoins, la Banque Centrale reste consciente de la situation et plusieurs chantiers sont actuellement ouverts, notamment afin de réduire le gap avec les pays de la région en matière d’adoption des standards internationaux. Des avancées ont été enregistrées, comme la loi sur les parties liées et celle de la BCT, l’instauration d’un filet de sécurité pour les déposants, la recapitalisation de la STB et BH, l’instauration de nouveaux modes de gouvernance et de plans stratégiques pour les banques publiques. Il y’aura également l’introduction de systèmes de notation internes qui vont améliorer l’appréciation des risques.

Le maillon faible du secteur est sans doute les établissements publics. Alors que les banques privées affichent un taux de créances classées de 10%, celles appartenant à l’Etat sont à 22%. Si nous tenons compte des dettes du secteur touristique, 80 points de base doivent être ajoutés à ce ratio. Le rapport considère que la Tunisie a raté une vraie opportunité pour alléger le poids du secteur sur les bilans des banques en renonçant à la création de l’Asset Management Company.

Le rapport a évoqué une information qu’il considère comme bonne : les entreprises publiques seront traitées sur le même pied d’égalité avec celles privées de point de vue classification des créances. De point de vue qualité des bilans des établissements de crédit, c’est une excellente nouvelles, mais qui paiera la facture ? Une telle manœuvre va mettre sous pression les profits des banques publiques qui auront besoin de nouvelles recapitalisations, ou de liquider des actifs, comme l’a fait la BNA avec les titres de la SFBT.

D’ailleurs, le secteur reste peu profitable, avec un rendement des actifs de 1% et des fonds propres de 11%. Bien évidemment, cela n’a rien à voir avec la croissance rapide à deux chiffres du PNB, boosté par les revenus de portefeuilles et la marge d’intérêt. Pas d’amélioration en vue pour ces ratios puisqu’en plus de provisions additionnelles attendues, la hausse des charges opérationnelles (en ligne avec l’inflation) et l’impôt sur les sociétés vont annuler l’effet de l’amélioration des revenus.

Faible qualité des bilans

Actuellement, le ratio des fonds propres (Tier 1) de l’ensemble du secteur est de 8,2% et le rapport de la banque de suffisance du capital (Capital Adequacy Ratio) est de 11,1%. Bien évidemment, ces ratios sont calculés sur la base des normes tunisiennes, qui ne sont autres que celles de Bâle I « améliorées ». Si Moody’s applique ses propres normes, on serait à un Tier 1 de 7,5% et un CAR de 10,1% seulement. Ainsi, toute détérioration de la qualité des actifs va pousser ces valeurs en dessous même des exigences locales. Les tendances aujourd’hui ne sont pas prometteuses. La croissance attendue de l’octroi des crédits, conjuguée avec une décélération des dépôts vont empirer le ratio Crédit/Dépôts, déjà à 122% au mois de novembre 2017. Ainsi, sans recapitalisation, la majorité des banques serait dans la limite des minimums réglementaires.

Le rôle clé de la Banque Centrale

Le régulateur garde toutes les clés en main. Sans lui, les banques perdraient toute marge de manœuvre puisque ses refinancements représentent 7,6% des besoins du secteur. Sa politique monétaire impacte le coût de ressources des banques, et donc la demande des ménages et des acteurs économiques. La politique de provisionnement à adopter est un point focal car il s’agit d’une décision qui dépasse la seule santé du secteur. Il ne faut pas oublier que la Loi de Finances a instauré une imposition exceptionnelle en 2018 et 2019 dans le but de récupérer le maximum d’impôts. Si les banques provisionnent massivement, cet objectif ne sera pas atteint. C’est un facteur à tenir implicitement en compte et que Moody’s a oublié. Même pour les grandes agences internationales, le cas tunisien est vraiment difficile à appréhender !

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here