Revenir à la base de l’esprit républicain

République Tunisie

La République démocratique ne se réduit pas à une forme de gouvernement antinomique au mode de dévolution du pouvoir fondé sur le principe de l’hérédité. La philosophie qui la sous-tend charrie un système de valeurs issues de la pensée grecque et romaine et de la philosophie des Lumières. Le «modèle républicain» repose en particulier sur des représentations mentales, des fondements philosophiques, des références historiques, des valeurs et des mœurs politiques. Il s’est construit sur la séparation de principe entre sphère politique et sphère marchande, sur la distinction entre intérêt public et intérêts privés et assumant la relation entre politique et morale : la “tradition républicaine” a fait de l’opposition entre vertu et corruption la clé de voûte de son analyse de la vie politique. L’ambition morale et les fondements axiologiques de la République sont porteurs d’une dimension politique de la morale et proprement morale de la politique.

Alors que République et démocratie ne se confondent pas théoriquement, la question de la vertu atteste cette relation intime. La démocratie comme la République ne se comprend pas sans engagement moral, sentiment de responsabilité et sens de l’intérêt général et de la vertu civique. S’exprimant à Albi le 30 juillet 1903, Jean Jaurès imaginait la République comme «un grand acte de confiance». Le système représentatif ou de délégation du pouvoir souverain repose lui-même sur la confiance dont les responsables politiques sont investis et doivent s’acquitter. Lorsque la confiance est accordée à un gouvernant dont le pouvoir et la légitimité reposent sur le consentement des citoyens, il y a un devoir: celui de se montrer digne de cette confiance. Dès lors, si faire confiance, c’est accorder son consentement, à l’inverse, l’«abus de confiance» sape l’assise/la légitimité démocratique du système représentatif.

Les théories de la République ou de la démocratie chez les Anciens comme chez les Modernes ont mis l’accent sur l’importance et la diffusion des vertus (celle de l’homme de bien et/ou celle du citoyen) dans la cité, suscitant une réflexion générale sur les fondements éthiques d’une cité libérée du fléau de la corruption. Cette cité idéale, vertueuse, repose selon Aristote sur une double exigence: la poursuite d’une fin juste, celle du bien commun, à travers la délibération (publique) des (aspirations et valeurs des) citoyens constitués en corps politique et dont la participation civique est constitutive de sa dimension humaine et morale («une cité est vertueuse par le fait que les citoyens participant à la vie politique sont vertueux»); une société dans laquelle le pouvoir politique n’est pas sous l’emprise des intérêts de certains, mais dont l’exercice permet aux citoyens de participer (alternativement et à différentes fonctions) à l’exercice des responsabilités civiques. La cité d’Aristote (décrite dans Politique, III) doit être avant tout une éducation réciproque à la vertu, une finalité commune de moralisation dans laquelle chacun est invité à modérer ses aspirations pour faire place au bien commun.

Influencée par Aristote, la construction de l’idée de République plonge ses racines dans la philosophie des Lumières où la conduite du gouvernement doit être guidée par la vertu. La vertu est la capacité des responsables chargés de l’intérêt public à dépasser leurs intérêts particuliers pour penser et œuvrer en faveur de l’intérêt général. Le Contrat social de Rousseau n’est rien d’autre qu’un projet d’instauration d’un système politique moral où prévaut l’«intérêt commun», mais c’est la pensée de Montesquieu qui développe le lien entre «démocratie» et «vertu».

Dans L’Esprit des lois, il propose en effet une typologie des régimes politiques et fait correspondre à leur «nature» (leurs institutions) un «principe», ressort ou passion dominante, qui leur permet de persévérer dans l’être sans corruption ni révolution. Montesquieu estime ainsi que la vertu– qui est, selon lui, hors d’atteinte pour les modernes– distingue le gouvernement démocratique des gouvernements monarchique et despotique: «Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU[1].» Si les citoyens doivent être vertueux (sans quoi le gouvernement sera «imparfait»), la vertu dans la république démocratique est de nature politique, civique, et correspond à l’amour de la patrie, c’est-à-dire l’amour de l’égalité (devant la loi). Un message qui garde toute sa pertinence pour la nouvelle République tunisienne…

[1] Souligné par l’auteur, Montesquieu, De l’esprit des lois, chapitre III du Livre III consacré au principe de la démocratie, Paris, Gallimard, 2012, pp. 115-116.

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