Interview de Youssef Chahed : une question brûlante éludée

Youssef Chahed L'Economiste Maghrébin

On pourrait légitimement se poser la question si le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a suffisamment de choses nouvelles à annoncer pour se prêter au jeu de questions-réponses avec deux journalistes sur Al Watania 1.

La réponse est oui pour les uns, non pour les autres, mais, toujours  est-il que, dans l’état où se trouve le pays et compte tenu du déficit en matière de communication gouvernementale, toute apparition médiatique du chef du gouvernement est largement suivie et massivement commentée, même s’il n’y a ni scoop ni information fracassante.

Youssef Chahed s’est montré agacé par les appels au changement partiel ou total du gouvernement, et a tenu à mettre les choses au clair : les politiciens et les syndicalistes ont le droit de critiquer le gouvernement et de demander les remaniements qu’ils veulent, mais ceux-ci sont du ressort exclusif du chef du gouvernement.

Et ici, on ne peut que donner raison au chef du gouvernement quand il affirme que ce n’est pas sérieux de demander à tout bout de champ « un changement pour le changement ». Depuis l’installation du gouvernement Mehdi Jomaa, tous les changements opérés depuis n’avaient absolument rien à voir avec les intérêts économiques et sociaux du pays et tout à voir avec les calculs étroits des politiciens et des syndicalistes d’une part, et les tiraillements au sein et entre les partis politiques, d’autre part.

Quel intérêt supérieur du pays a-t-il dicté le remplacement de Mehdi Jomaa par Habib Essid ou le remplacement de celui-ci par Youssef Chahed ? Aucun. Quelle raison sérieuse avancent aujourd’hui ceux qui exigent le changement total ou partiel de l’actuel gouvernement ? Aucune. L’une des principales causes du marasme dans lequel est enfoncée la Tunisie est la multiplicité des gouvernements qui se sont succédé. Car la meilleure recette pour maintenir tous les problèmes en suspens et d’alimenter la crise au lieu de la résoudre, c’est de forcer le pays d’avoir un nouveau gouvernement chaque année : sept gouvernements en sept ans. Peu de pays dans le monde sont capables de telles performances.

Il va sans dire que les politiciens ou les syndicalistes qui persistent dans ce jeu ravageur de la « remanite » poussent, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment, à maintenir le pays la tête sous l’eau. Ils feignent d’ignorer que la stabilité gouvernementale est la première condition indispensable à la résolution des problèmes inextricables du pays.

Youssef Chahed s’est montré également agacé par les critiques sur « la lutte sélective contre la corruption » et « le peu de résultats » engrangés par son gouvernement. Et là aussi, il a tenu à mettre les choses au clair : « Une bonne partie des problèmes que rencontre le gouvernement s’explique par sa détermination à aller de l’avant dans l’éradication de ce fléau », dit-il. Il y a une certaine crédibilité dans cette assertion quand on sait l’énormité des enjeux de cette bataille entre des corrompus qui tentent par tous les moyens de protéger leurs biens mal acquis et un gouvernement qui tente désespérément de nettoyer les écuries d’Augias.

Le problème est que jusqu’à présent, l’avantage est du côté des corrompus pour une raison simple : ils ont leurs sous-marins et leurs représentants au sein du gouvernement, de l’administration et de la classe politique. Aussi déterminé qu’il puisse être, Youssef Chahed ne peut pas remporter des victoires éclatantes tant que la corruption, comme il l’a dit lui-même, infiltre pratiquement tous les domaines de l’Etat.

Le coup d’éclat annoncé relatif à l’enquête ouverte sur  « la plus grande affaire de corruption dans l’histoire du pays », le feuilleton ténébreux de la Banque franco-tunisienne et ses répercussions financières catastrophiques pour le pays, ce coup d’éclat donc, va-t-il enfin permettre au gouvernement de marquer des points décisifs dans cette guerre ? La réponse est loin d’être évidente.

Un mot enfin sur l’appel fait par Youssef Chahed en faveur du travail. C’est vrai que depuis sept ans les Tunisiens sont beaucoup plus intéressés par la culture de la contestation et de la revendication que par la culture du travail. Cela dit, le chef du gouvernement, s’il a raison d’appeler les gens au travail, il a tort d’éluder l’importante question des milliers d’ouvriers du bassin minier empêchés de travailler par quelques centaines d’agités face auxquels l’Etat est étrangement silencieux et passif.

La question brûlante que le chef du gouvernement a éludée est celle-ci : l’Etat, qui ne veut pas ou ne peut pas appliquer la loi, a-t-il déjà accepté comme une fatalité le sort de milliers d’ouvriers et de leurs familles, qui risquent de se retrouver sans ressources, et la faillite qui se profile à l’horizon de l’un des plus importants secteurs de l’économie tunisienne ?

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