Raisons et répercussions de l’inclusion de la Tunisie dans la liste noire de l’UE

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Revenant sur l’inclusion de la Tunisie dans la liste noire de l’UE des pays tiers susceptibles d’être fortement exposés au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme, Fatma Marrakchi Charfi, universitaire, a livré les raisons et les répercussions de ce classement.

Sur les deux derniers mois, l’Union européenne a classé la Tunisie successivement sur deux listes noires, la première est celle des paradis fiscaux et la seconde est celle des pays fortement exposés au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. La Tunisie est à peine sortie de la première liste qu’elle fait son entrée dans la deuxième. Pourquoi?

Fatma Marrakchi CharfiEn réaction, Fatma Marrakchi Charfi a affirmé, dans une déclaration à leconomistemaghrebin.com, que l’UE a dit à la Tunisie qu’elle s’est inscrite dans une lutte contre l’opacité et contre l’utilisation des systèmes financiers locaux à des fins criminelles ou terroristes et cette question de la transparence est justement centrale pour le Groupe d’action financière (GAFI), organisme intergouvernemental spécialisé notamment dans la question du blanchiment.

Ainsi, la Commission européenne n’ayant pas son propre organisme pour effectuer ces contrôles, s’en remet aux recommandations du GAFI.

«Toutefois, on sait que la Tunisie a collaboré avec le GAFI et continue de collaborer et le pays a beaucoup avancé, mais ne remplit toujours pas les fameux 40 critères. Et on sait, aussi, que l’UE s’est focalisée sur une évaluation basée sur des données anciennes pour ce dernier classement de la Tunisie», a expliqué l’universitaire.

Les raisons de ce classement

Qui est fautif? Est-ce que la Tunisie n’a pas fait son travail? Ou est-ce que c’est l’UE qui est en cabale contre la Tunisie? En réponse à ces interrogations, Mme Marrakchi Charfi a souligné qu’il y a ceux qui font porter le chapeau à la Tunisie (le gouvernement, l’ARP, la Commission tunisienne des analyses financièresCTAF qui est le vis-à-vis du GAFI …) qui n’a pas réussi à réunir les conditions réglementaires, législatives et autres nécessaires, pour faire converger le pays vers les 40 recommandations sur le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.

D’autres pensent, selon notre interlocuteur, qu’il y a une cabale contre la Tunisie de la part de l’UE avec deux classements successifs sur deux blacklists différentes.

«Pour ma part, je dirai : à quelque chose malheur est bon dans la mesure où ces malheureux évènements doivent inciter tous les acteurs et en particulier, les pouvoirs publics en place, à agir rapidement et efficacement pour anticiper les problèmes et être prêts à les affronter, notamment, en faisant converger notre réglementation vers la réglementation européenne», a estimé Fatma Marrakchi Charfi. Citant par exemple, l’entrée en vigueur en mai 2018 du nouveau règlement européen sur la protection des données (RGDP) qui impose à la Tunisie d’harmoniser sa législation avec la nouvelle législation de l’UE pour qu’elle ne se fasse pas pénaliser encore une fois.

Et d’ajouter que le risque de ne pas être conforme à la législation européenne risque de faire perdre à la Tunisie une grande partie de son économie qui est fortement rattachée à l’Europe.

Les répercussions de ce classement

L’universitaire a annoncé que les répercussions de cette décision peuvent être négatives sur l’économie tunisienne. En premier lieu, parmi ces impacts négatifs figurent la répercussion sur la sortie sur les marchés internationaux. «Nous savons que nous avons besoin de ressources pour alimenter le budget de l’Etat. En effet, outre les recettes fiscales et non fiscales, nous avons besoin de ressources d’emprunt intérieur et extérieur. La loi de finances 2018 prévoit un montant de 2200 MDT sous forme de ressources d’emprunts intérieurs et 7336 MDT sous forme de ressources d’emprunts extérieurs. Une sortie sur le marché international est prévue pour la fin du mois de mars pour lever un milliard de dollars. Et le fait de mettre la Tunisie sur une blacklist, peut rendre la dette tunisienne moins intéressante et plus risquée», a-t-elle déclaré.

Et de préciser qu’«une sortie sur le marché international dans ces conditions peut être infructueuse ou très couteuse pour la Tunisie avec une prime de risque importante. D’ailleurs, en général, avant la sortie sur les marchés internationaux, les agences de notation notent les pays et le classement sur ces blacklists peut faire dégrader la Tunisie par les agences de notation auxquelles les bailleurs de fond sont très attentifs».

En deuxième lieu, elle a affirmé que cette décision aura une répercussion sur les IDE. «Malgré tous les efforts faits pour attirer ces investissements en Tunisie, suite à ce classement les investisseurs étrangers hésiteraient beaucoup à investir dans un pays susceptible d’être exposé au blanchiment de capitaux et au financement du terrorisme. Elle a une incidence considérable sur l’opinion internationale et ferait réfléchir plus d’un pour venir investir en Tunisie», a-t-elle souligné.

En outre, il y aura, selon ses propos, une répercussion sur la réputation de la Tunisie. «Le pays souffrira d’une réputation ternie et d’une crédibilité entachée suite à deux classements successifs sur deux blacklists différentes en deux mois, ce qui rendrait les banques plus sceptiques quant à l’origine des transferts qui peuvent provenir de la Tunisie. Ce qui rendrait, à son tour, plus compliqué les transactions avec l’étranger, freinerait les échanges et impacterait négativement la croissance et l’activité économique d’une manière générale.»

En ce qui concerne les relations de la Tunisie avec le FMI, Fatma Marrakchi Charfi n’a pas manqué de dire qu’elles ne seront pas affectées par ces blacklists puisque le FMI suit de très près ce qui se fait en Tunisie, au niveau de l’avancement des réformes, de l’évolution de la réglementation et des indicateurs macroéconomiques. En effet, le fonds ne coche pas, selon ses dires, des cases pour évaluer l’évolution de l’économie tunisienne, mais suit de très près la dynamique et l’avancement des réformes.

Pour finir, Mme Marrakchi Charfi a indiqué qu’il ne faut pas oublier non plus que l’accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) que la Tunisie est censée négocier avec l’UE consiste à faire évoluer la législation tunisienne vers la législation européenne. «Dans ce cas, comment devrait-on interpréter ces blacklists qui se suivent mais ne se ressemblent pas? Serait-ce une manière de presser les autorités de faire converger la réglementation tunisienne vers celle qui prévaut en Europe, supposée être sur la frontière des «best practice» et les amener à se mettre autour de la table de négociation? Est-ce que l’UE voudrait toujours négocier un ALECA avec un pays classé comme un paradis fiscal ou qui est suspecté de blanchir l’argent et de financer le terrorisme?», s’interroge-t-elle.

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Publié le 13/02/2018 à 09:42

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