Responsabilité

phosphates de Gafsa

Aveu d’échec, d’impuissance, d’incapacité d’imaginer et de s’inventer un nouveau modèle de gouvernance des ressources minières et pétrolières du sud tunisien? Se pourrait-il qu’il en soit ainsi au regard de l’état de désolation des complexes miniers et chimiques, aujourd’hui à l’agonie?

La Compagnie des phosphates de Gafsa, authentique manuel d’histoire du pays, le Groupe chimique, incarnation à lui tout seul, dans les années soixante, de notre volonté d’industrialisation, menacent tous deux de devenir de véritables champs de ruines. Ils doivent expier les fautes, payer- au risque de disparaître eux-mêmes- pour les négligences, l’indifférence de gouvernants politiques depuis la nuit des temps. Au point de n’être plus que des citadelles assiégées, contraintes à des arrêts subis, forcés de production par une implacable guérilla sociale et sociétale à forts relents politiques. A ce rythme de destruction programmée, le complexe phosphatier ne tardera pas à déposer les armes.

Il serait vain, coûteux et contre-productif, dans ces conditions, de vouloir perpétuer un modèle de gouvernance et de répartition porté disparu, balayé par la lame de fond et la vague révolutionnaires. Il faut se rendre à l’évidence: l’ancien système économique et social ne convainc plus. Il est largement fissuré, lézardé par l’onde de choc d’une rupture politique majeure perçue ici comme une authentique révolution qui a pris d’ailleurs ses racines dans ces régions oubliées, laissées à l’abandon, bannies pour ainsi dire des décennies durant.

Les dirigeants politiques se tromperaient d’époque et de paradigme en voulant désamorcer sur le mode ancien la crise et calmer la colère des révoltés et des indignés de l’Extrême- Sud, du Sud et du Centre tunisiens qui paralysent l’activité du complexe chimique et des sociétés pétrolières. Il n’est pas exclu que, de cette manière, ils ajoutent la crise à la crise. Comme si ouvrir à chaque éruption de fièvre revendicatrice les voies de recrutement inconsidérés pouvait résoudre l’immensité des problèmes des régions concernées. Au fond, ces mesures décidées à la hâte, sous la pression, au mépris de toute forme de rationalité économique contribueraient à les aggraver. Les entreprises n’y pourront plus, au grand dam à la longue, des régions qui seraient privées des seuls foyers de création d’emplois.

La Compagnie des phosphates de Gafsa, pas plus que le Groupement chimique ou les sociétés pétrolières, sont les cibles à répétition de revendications outrancières et excessives que finissent par satisfaire au final les responsables gouvernementaux, soucieux de survie politique et de paix sociale quoi qu’il advienne pour ces entreprises. Celles-ci n’ont pourtant pas vocation à être le réceptacle de la misère de ces régions. Ces entreprises ont certes une responsabilité sociale. On peut comprendre que dans notre contexte mouvementé et chargé de tensions, celles-ci ne doivent pas se dérober à la responsabilité politique pour ne pas se laisser confiner dans l’image d’îlots de richesse dans un océan de dénuement et de misère. Elles doivent, de par leur poids et la force du symbole, s’inscrire dans une logique de développement régional. On peut concevoir qu’elles puissent externaliser un certain nombre d’activités, notamment les services liés à l’industrie. Qui mieux qu’elles pour investir dans les énergies renouvelables et l’économie verte ? Elles gagneraient aussi en termes d’image, de respect, de notoriété, de crédibilité et de légitimité en affectant une fraction de leurs bénéfices à la création d’un fonds d’investissement détenu par la région, dédié à la promotion de startup et de l’entrepreneuriat. On ne sortira pas de cette logique d’affrontement sans l’implication effective des régions dans l’œuvre de développement.

Ultime précision : tout doit être fait dans le respect des normes managériales et dans les règles de l’art pour ne pas compromettre les indispensables équilibres financiers. Que ces entreprises, les seules à structurer l’espace régional, soient propriété de l’Etat, ne change rien à leurs obligations. Elles doivent concilier impératif social et efficacité économique. L’honneur des entreprises publiques, c’est aussi de ne pas faillir à leurs obligations de résultat. Il n’y a aucune fatalité aux déficits. Pour elles, comme pour l’ensemble des unités de production, la productivité des facteurs, notamment celle du travail, doit être à son plus haut niveau. L’impératif de compétitivité s’impose à toutes et à tous. L’Etat ne doit pas s’immiscer- quelle qu’en soit la raison- dans la gouvernance de ses entreprises quand elles sont soumises aux lois du marché et de surcroît exposées à la concurrence internationale. Il ne doit pas les contraindre à dévier de leur vocation originelle au motif «d’acheter» la paix sociale, en calmant la fronde des sans-emploi et des laissés-pour-compte qui n’hésitent plus à pratiquer la politique de la terre brûlée.

Les entreprises publiques doivent savoir ce qu’elles ont à faire pour se réconcilier avec leur environnement, les régions où elles opèrent et pour mériter de la reconnaissance de la nation. Rien ne les autorise à sacrifier, sous n’importe quel prétexte, leur équilibre financier. Elles doivent, en conscience, dégager suffisamment de ressources- preuve de leur efficacité- pour à la fois alimenter les caisses de l’Etat et pouvoir investir, innover et se réinventer. Simple euphémisme que de rappeler que le profit d’aujourd’hui, c’est l’investissement de demain et l’emploi d’après-demain.

Le reste, c’est-à-dire l’essentiel, relève de l’action des pouvoirs publics, de leur capacité à décliner une véritable politique d’aménagement du territoire et de développement régional. Les rares entreprises publiques capables de produire de la croissance, ne peuvent à elles seules tirer du non-développement des régions privées d’infrastructures et de véritables plateformes logistiques d’ordre économique et social. Elles ne sont qu’un vecteur parmi tant d’autres qui tardent à se mettre en place. L’absence d’une véritable politique industrielle à l’échelle du territoire se fait cruellement sentir. Il y a besoin, il y a nécessité de faire émerger de véritables métropoles à vocation régionale, notamment sur ces lignes de fracture pas loin des frontières, précisément dans les zones qui se sentent et se disent marginalisées, exclues de la croissance et du banquet national. Ces villes pourront et devront rayonner dans leur espace régional en y concentrant pôles universitaires d’excellence, instituts de formation de pointe et centres de recherche adaptés aux besoins de ces régions.

Certaines de ces villes, aux noms mythiques aujourd’hui dans la tourmente, en proie aux agitations sociales avaient rayonné par le passé et ont une longue histoire, avant de subir l’usure du temps et de l’indifférence générale. Elles seront capables, si le pouvoir central s’y met, de se construire un brillant avenir. Élevées au rang de métropole régionale avec un rayon d’influence et d’action des deux côtés des frontières, elles capteront à leur profit les activités à fort contenu technologique et à forte valeur ajoutée, fût-ce dans le secteur agricole. Elles attireront les compétences et les sans-emploi qui peuplent les régions. Tout doit être conçu pour que l’arrière-pays bascule du low-cost au best-cost. Nous avons longtemps été obnubilés par le présent au point que nous avons tourné le dos aux préoccupations du long terme. Les régions, aujourd’hui au bord de l’implosion, sont les principales victimes de l’absence de vision, d’une véritable politique de la ville, du manque d’infrastructure de qualité et de déficit de solidarité. Il y avait peu de réalisations et d’arguments qui puissent offrir un cadre de stabilité sociale et une visibilité à long terme.

Les crises à répétition qui secouent et agitent le bassin minier, les risques de déclin et de dépérissement de la principale activité nationale doivent de toute évidence servir de déclic pour mettre fin à ce gâchis, en changeant de logiciel en matière de gouvernance publique. Il faut à tout prix libérer le complexe minier et pétrolier de l’emprise des tensions politiques et sociales qui n’en finit pas de le paralyser. Il ne doit plus être pris en otage des manifestants laissés, des décennies durant, au bord de la route. Ils ont le droit de bénéficier d’une partie des richesses produites chez eux, mais autrement qu’en saturant jusqu’à l’asphyxie les entreprises en question. Il est inadmissible que sept ans après le triomphe des libertés et de la démocratie auxquelles ils n’ont pas peu contribué, ils en soient encore exclus. A charge pour l’Etat d’assurer les conditions d’un développement durable et inclusif, sans provoquer l’euthanasie des principales entreprises publiques qui sont notre bien commun. A charge pour lui de fixer un cap, donner des perspectives aux jeunes et d’exercer ses fonctions régaliennes dans le respect de la loi. Il y va de sa propre responsabilité.

La récente visite du Président Macron- par ailleurs fort réussie- a tout de même révélé la vanité et d’une certaine manière le côté surréaliste de notre réalité. Tout le monde s’excite au point de s’émerveiller à raison de son offre d’aide financière au pays. Pour importante qu’elle soit, celle-ci ne représente pas plus que les pertes encourues par la Compagnie des phosphates de Gafsa et le Groupe chimique contraints à l’arrêt pendant ce temps-là dans l’indifférence générale. Il est peu probable que les donateurs français n’y aient pas pensé. A méditer.

 

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Publié le 10/02/2018 à 11:52

L'Economiste Maghrébin & L'Economiste Maghrébin by L'Economiste Maghrébin