Immobilisme et blocage politique

blocage politique

Sept ans après l’inénarrable déroute du régime novembriste, la Tunisie n’arrive pas à franchir la zone de turbulence transitionnelle. Un ensemble de blocages institutionnels et politiques entrave toute avancée vers l’édification d’un nouveau projet de société cohérent, entrouvrant ainsi les perspectives à des réformes structurelles fondamentales si indispensables.

Il faut bien reconnaître que les véritables blocages ne sont pas à rechercher dans les difficultés économiques ni dans les dérisoires remèdes administrés comme cautère sur une jambe de bois. Ils sont essentiellement institutionnels et politiques, car le développement économique, social et culturel résulte d’une initiative, d’une direction consciente du pouvoir politique en exercice. C’est en tout cas une tendance lourde qui perdure et qui menace la pérennité de l’État et la paix civile.

Aussi longtemps que ces blocages ne sont pas levés efficacement et résolument, la situation économique et sociale continuera à se détériorer. Plus l’autorité publique fait étalage des dispositifs de sa violence légitime face aux menaces du terrorisme, de la criminalité avec toutes ses expressions… sans s’attaquer efficacement au terreau favorable sur lequel s’épanouissent ces fléaux, plus les Tunisiens s’abandonnent à ce sentiment de précarité et d’appréhension. En effet, c’est un truisme de rappeler que les Tunisiens se sentent, à un plus haut degré, désemparés, en état d’insécurité, privés de la simple et pure joie de vivre.

Mais quelle est l’origine de cet immobilisme qui désagrège le pays ?

Cette paralysie autodestructrice est principalement le produit de l’incurie des non-decision-makers qui sont au pouvoir depuis sept longues années. Celui qui n’avance pas, recule : rien de plus vrai que cet axiome.

Une lecture attentive des événements qui ont jalonné ces sept années permet d’identifier l’agent majeur porteur de ce blocage. Il s’agit de la nébuleuse islamiste avec ses passerelles et ses interactions au sein des divers courants, fractionnée entre re-territorialisation et radicalisation. Cet agent porteur du blocage fausse tout.

Nous devons cela en partie à l’approche sécuritaire aventureuse et brouillonne de Ben Ali qui a jeté dans les prisons des milliers de Tunisiens de toutes les tendances. Dont une grande partie n’avait de tort que d’aller prier à la mosquée, enrôlant ainsi indirectement des adhérents à la pelle pour la mouvance islamiste.

Les meneurs s’étaient échappés à l’étranger, parmi lesquels leur gourou. Ils étaient surveillés de près par les différentes officines de renseignements pour bénéficier d’un éventuel « recrutement », en vue d’une affectation comme collaborateurs rémunérés, ou agents d’infiltration, ou informateurs avec une activité de façade ou comme taupes… Ces fugitifs sont pilotés avec dextérité, certains sont devenus des mercenaires qui agissent par procuration, se mettant au service des pays d’accueil pour les aider à manipuler les groupes radicaux à leurs propres fins et collaborer à l’exécution d’éventuels projets hégémoniques dans leur pays d’origine.

Avec ses connexions internationales, ses circuits de financement, ses fondations religieuses et son instrumentalisation par les officines de renseignements, la nébuleuse islamiste n’est finalement qu’une « cinquième colonne » transplantée au cœur des pays cibles.

On peut expliquer, à la rigueur, sans pour autant l’admettre, ce rôle trouble joué par les différents services de renseignements occidentaux. Par contre, la fascination maladive de certains écrivains, chercheurs et journalistes pour ce qu’ils appellent « islamisme modéré », jusqu’à devenir les chantres d’un orientalisme à rebours, laisse songeur.

Il semble qu’une frange d’Occidentaux, notamment parmi les dirigeants, n’a pas tiré les leçons de l’Histoire, pour éviter de répéter les mêmes erreurs, en cherchant à manipuler ces islamistes pour des gains à court terme qui, en fait, est un agissement contre-productif à l’encontre de leurs intérêts à long terme et de leurs propres valeurs. Myopie ou hypocrisie ?

La dernière déclaration en date est celle du président Macron qui assurait que « la Tunisie a prouvé que l’islam et la démocratie peuvent faire bon ménage » ! Ces méprises se commettent à l’intérieur même des pays occidentaux, où ils subissent leurs conséquences à travers les exhibitions obscurantistes et les attentats dévastateurs. On ne joue pas impunément avec le feu !

Les auxiliaires d’une formation, appendice de cette nébuleuse, avaient atterri sur le sol tunisien à l’aube de l’année 2011. Ils ont été dégurgités des replis nauséabonds d’une machination internationale destinée à semer le chaos dans un espace s’étendant du Maghreb en passant par le Machreq. Le soulèvement mémorable de tout un peuple épris de liberté et de progrès, contre un régime abject, a été scandaleusement escamoté dès les premiers mois par un ramassis d’aventuriers embusqués.

En vérité, l’ivraie de l’immobilisme et de l’instabilité associés a été semé dès le début. Ce qui caractérise cette période, c’est une instabilité ministérielle doublée d’un jeu de chaises musicales touchant tous les postes administratifs (gouverneurs, PDG, directeurs généraux…). Les planteurs de l’ivraie étaient résolument à l’œuvre ! Un « immobilisme contorsionniste théologique » a atteint tous les organes vitaux de l’État. Une forme de trouble convulsif survenu sous l’influence de fermentations bigotes comme paravent à un dessein infernal. L’État cannibalisé s’est mis à défaire de la main droite ce qu’il a tissé depuis tant d’années de la main gauche. A l’image d’un manège qui tourne en rond, tandis que son centre ne trouve une toute relative stabilité qu’à cause même de son immobilisme !

Les pseudo-concessions, d’un côté comme de l’autre, pleuvent, sous le sceau trompeur d’une imposture baptisée entente ou concorde ou consensus !

Dans tout compromis irréprochable, chacun demeure à sa place, et surtout personne n’est dépouillé de ses valeurs distinctives. Le compromis honnête, celui qui ne camoufle pas les antagonismes, est une digue entre l’accord et la violence pour le bien de la paix civique, une preuve de sagesse. Il exige la négociation sur des sujets clairs, intelligibles par tous et surtout délimités dans le temps. Il faut reconnaître que tout homme de pouvoir est confronté, à un moment ou à un autre, à ce dilemme d’accepter un mal pour éviter le pire. Mais la compromission est un mélange malsain d’arrangements qui n’est pas explicitement formulé et qui peut avoir des conséquences incontrôlables. Ce qui est le cas pour la Tunisie.

Le blocage institutionnel est le fruit amer d’un Exécutif à deux têtes et d’un Parlement issu d’un mode de scrutin à fragmentation des votes et à la durée de vie trop courte de la plupart des gouvernements. Nous assistons à des pouvoirs qui se neutralisent mutuellement dans un exercice cynique, enterrant toute ébauche de réforme dans tous les domaines.

Il est impossible dans ces conditions de maintenir un quelconque cap sous l’emprise d’une véritable schizophrénie institutionnelle. La conséquence est tout autant dangereuse et porteuse de puissants germes de déstabilisation de la République, de somnolence de l’Etat et de désordre social. Le spectacle se déploie tristement devant nos yeux : trop de calculs tortueux, trop d’adversités, trop d’animosité, trop de mesquineries et de lâcheté, alors que le rôle de l’État est de promouvoir des solutions et non pas de procéder par l’esquive persistante.

Il est urgent de lever une fois pour toute l’hypothèque islamiste en Tunisie, en instaurant un gouvernement de salut public, sans les représentants du parti Ennahdha. Il est temps que ce parti (mouvement) s’emploie à exercer ses talents dans l’opposition, tout en prouvant qu’il respecte les lois de la République. Une occasion de démontrer que sa mue proclamée est réelle et crédible, en quittant ses accoutrements originels et en abandonnant le projet de renverser le système séculier prévalant dans la société tunisienne.

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