Quelle Tunisie voulons-nous construire ?

Comment sera la Tunisie de demain ? Que sera la Tunisie en 2025 ? Quelles sont les opportunités qui s’offrent à la jeune démocratie tunisienne ? Que faire pour que cette démocratie parvienne à l’horizon 2025 à être adossée à des institutions solides, à un socle de valeurs partagées et à un Etat de droit fort ? La Tunisie peut-elle combattre seule la montée du terrorisme ? Quelles sont les conditions pour satisfaire que la Tunisie arrive à se réconcilier avec elle-même et renforcer sa cohésion dans un contexte international volatil ? Quelle stratégie adopter pour soutenir une croissance soutenue et partagée, se doter d’une économie compétitive, basée sur le savoir et l’innovation, atténuer efficacement les déséquilibres régionaux, lutter efficacement contre la corruption et la contrebande ? Quelles pistes suivre pour avoir une bonne perception puis un meilleur pilotage des mutations démographiques qui se dessinent, des problématiques de santé, de l’éducation, de la formation et de l’enseignement, de la gestion des ressources comme l’eau qui a tendance à se raréfier, de l’énergie qui se hisse de plus en plus en contrainte au développement et à la pollution ?

Pour répondre à ces questions, il y a besoin d’approfondir la réflexion sur le devenir de l’expérience tunisienne. Cela permettra d’avoir une idée précise sur les préalables à satisfaire localement pour desserrer les nombreuses contraintes qui se posent actuellement avec insistance –  lutte contre le terrorisme,  la poursuite de la construction des institutions, la protection des libertés – et à l’échelle régionale sur les évolutions géostratégiques et leurs retombées sur la Tunisie.

Hatem Ben SalemPour débattre des problématiques et des défis de la Tunisie d’aujourd’hui et de demain, la Chambre tuniso-française de l’Industrie et du Commerce (CTFCI) a invité Hatem Ben Salem, directeur général de l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES), qui a présenté les grandes lignes d’une étude stratégique intitulée :«  La Tunisie 2025, un Etat émergent, résilient et réconcilié avec lui-même ».

«  Cette étude constitue une bonne référence qui permettra de mieux orienter nos stratégies et politiques pour arriver à l’objectif assigné et déterminer les préalables à satisfaire pour que la Tunisie parvienne à transcender les vents  contraires et sache où aller », a affirmé M. Foued Lakhoua, président de la CTFCI.

Et d’ajouter que plus jamais la définition d’une vision qui permette de mieux cerner les contours de la Tunisie de demain est capitale pour avoir une meilleure appréciation des défis qui se dessinent.

Comment est venue l’idée de cette étude ?

Compte tenu de la situation exceptionnelle que vit la Tunisie, l’ITES pense qu’il y a un échec total de la politique de développement et une absence de vision stratégique. Le pays a vécu des situations qu’il a fallu affronter en toute urgence. Pendant des années, l’Etat tunisien était un Etat pompier (lutter contre la pauvreté, mettre en place un système éducatif, fiscal…). Plusieurs chantiers importants se sont accumulés. L’idée de l’étude était donc de donner une vision chiffrée, opérationnelle et capable de faire bouger les choses et avoir une idée précise des ambitions de la Tunisie, des entreprises et de ses institutions.

Sur le plan méthodologique, l’étude a opté pour des choix considérés comme impératifs pour la Tunisie. Les auteurs ont voulu qu’il y ait une véritable vision pour les dix prochaines années et il fallait absolument identifier les grands axes et les piliers d’une refondation du pays.

Les six piliers identifiés par les auteurs de l’étude sont liés à l’Etat et ses institutions, à la question de la défense et de la sécurité, au développement économique, au dialogue social, à l’éducation et la culture et au repositionnement de la Tunisie sur la scène internationale.

Les auteurs de l’étude ont tout d’abord procédé à un diagnostic précis pour identifier à qulle étape se trouve aujourd’hui le pays. Ensuite, ils ont considéré qu’il y avait trois objectifs majeurs pour la Tunisie :

Le premier est que le pays doit être résilient et qu’il puisse prendre en compte les aspects positifs et être capable aussi de tirer, en toute objectivité, les conclusions de l’histoire contemporaine.

Le deuxième est que le pays doit être émergent parce que les auteurs pensent que la Tunisie a le droit d’y prétendre.

Le troisième consiste à faire en sorte que cette vision puisse faire que l’Etat tunisien arrive à se réconcilier avec lui-même.

L’Etat et ses institutions

« Deux ans après l’adoption de la nouvelle Constitution de 2014, il s’est avéré que cette Constitution, qui a évidemment beaucoup d’aspects positifs, est devenue un véritable handicap pour le développement économique, culturel, politique et social du pays car elle n’a pas fixé les éléments de base d’un régime politique viable. La notion de la responsabilité est essentielle alors que dans cette Constitution, tout le monde est responsable et personne ne l ’est dans les faits !», regrette M. Ben Salem.

L’une des questions que les auteurs ont voulu poser est de savoir quelle nature de régime politique aspire-t-on à avoir? Est-ce un régime présidentiel avec des garde-fous ? Un régime parlementaire ? Quel sera le rôle du chef du gouvernement ou est-ce que ça sera un régime mixte ?

« Sans un régime politique fondé sur des règles claires, il ne peut  y avoir de politique et de social dans le pays », affirme le directeur général de l’ITES.

 Les auteurs ont  réfléchi sur la conception de l’Etat et ils ont estimé que l’Etat devrait être un Etat stratège qui  fixe les orientations et laisse les composantes de la société prendre leurs responsabilités dans tous les domaines.

« Un Etat stratège est un Etat interventionniste, lorsqu’il y a nécessité. Il doit être un Etat de droit et protecteur des droits publics », explique Hatem Ben Salem.

Nouvelle approche sécuritaire et de défense

Sur le plan de la sécurité et de la défense, la Tunisie n’a jamais investi dans ce domaine parce que son grand bouclier était sa stabilité. Après 2011, la Tunisie s’est trouvée sous la menace terroriste et s’est découverte un pays exportateur de terroristes. Il fallait donc redéployer le budget pour que le pays puisse se défendre contre ce fléau. Il fallait donc une nouvelle vision et une nouvelle approche en matière de sécurité et de défense.

Mise en place de véritables réformes

Le développement économique est le troisième pilier de cette stratégie ambitieuse. Une commission a été chargée d’abord de faire un diagnostic de la situation. La commission a estimé qu’il faut regarder l’avenir en intégrant les régions intérieures dans toute approche de développement. Elle a proposé la création d’une banque de région et a estimé que la Tunisie est capable de mobiliser dans les dix prochaines années 120 milliards de dinars pour le développement régional (55 milliards de dinars au niveau de l’Etat et 65 milliards au niveau du secteur privé).

La commission a aussi recommandé de donner aux régions l’occasion de compter sur elles-mêmes, s’internationaliser et multiplier les partenariats public-privés pour faire face aux freins du développement régional (absence d’une élite régionale, défaillance de l’administration locale, mauvais modèle d’aménagement territorial, potentiel d’entrepreneuriat inexploité…).

« Le pays ne pourra changer et se remettre en marche qu’avec une nouvelle approche de développement et la mise en place de véritables réformes à commencer par la réforme fiscale pour donner à tous la chance d’investir. Le rôle des banques devrait être totalement revu. Il faut inculquer à nos jeunes une mentalité d’appropriation du bien public dans les régions », souligne Hatem Ben Salem.

Institutionnaliser le dialogue social

Le quatrième pilier est lié au dialogue social. La commission qui a travaillé sur ce volet a considéré qu’il y a aujourd’hui un blocage au niveau du dialogue social et un discours inacceptable dans un pays démocratique. Cette commission estime qu’il est nécessaire d’institutionnaliser ce dialogue et de mettre en place un nouveau pacte social pour créer une nouvelle mentalité.

Valoriser davantage les métiers et l’apprentissage.

Sur le plan de l’éducation et de la culture, cinquième pilier de cette étude stratégique, les auteurs ont tout fait pour que ces deux thématiques aillent de pair. «  Nous avons longtemps opté pour des têtes bien pleines au lieu de bien faites. La culture et le civisme n’ont jamais fait partie de la réforme éducationnelle », précise M. Ben Salem.

L’étude prévoit l’inscription de la réforme éducationnelle dans des lois organiques et l’intégration des nouvelles technologies et l’innovation dans les différents programmes scolaires et universitaires. Cette réforme globale a pour objectif d’adapter les programmes et les formations dans les universités aux besoins du marché du travail. Il faut aussi une réforme radicale des arts et métiers (formation professionnelle) avec une refonte des baccalauréats pour valoriser davantage les métiers et l’apprentissage.

Repositionnement de la Tunisie sur la scène internationale

« La diplomatie tunisienne a été cassée et saccagée par une Troïka inexpérimentée et par des gouvernants qui avaient une autre vision de la vraie diplomatie. Notre diplomatie laisse à désirer, une situation héritée de la Troïka », regrette le directeur de l’ITES.

C’est pourquoi, « il faut que la Tunisie se repositionne en mettant en avant ses intérêts nationaux et en exploitant son potentiel diplomatique et son image comme première et seule démocratie dans le monde arabe ». Cela aidera à mobiliser les investissements et les grands groupes industriels dans le monde.

Pour que ces réflexions ne restent pas lettre morte, le président de l’ITES a demandé qu’un Conseil des ministres soit consacré à cette étude stratégique. « Le gouvernement doit s’approprier cette stratégie. C’est un ensemble de clés capables d’ouvrir à la Tunisie plusieurs horizons », dit-il.

Des scénarios noirs ont été également identifiés au cas où cette stratégie ne serait pas appliquée. Dans ce cas, des éventuels impacts négatifs et des résultats dangereux seront enregistrés. Cette étude ne prétend pas être  définitive et laisse la porte ouverte à des ajustements. Elle sera présentée dans plusieurs régions pour pouvoir réajuster certains points.

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