Turquie – Europe : autopsie d’une crise annoncée

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Le torchon brûle entre la Turquie d’Erdogan et les pays de l’Union européenne. La crise est sérieuse et sans précédent. A quoi est due cette brusque montée de tension dans les relations turco-européennes? Deux éléments fondamentaux nous éclairent.

Le premier élément concerne le coup d’Etat avorté du 15 juillet dernier et la réaction excessive des autorités turques à cette tentative de destitution du régime Erdogan. La répression violente qui s’est abattue sur le pays a entraîné des arrestations massives (40.000 personnes arrêtées), des renvois collectifs de fonctionnaires suspectées de collaboration avec les putschistes (125.000 agents suspendus), des atteintes à la liberté de la presse (plusieurs journalistes poursuivis, des journaux interdits et des chaines de télévision fermées) etc.

Face à ces pratiques répressives, l’Europe n’a pas ménagé ses critiques contre le régime d’Erdogan, et celui-ci les rejetait avec d’autant plus de virulence que l’Europe, il est vrai, a gardé un silence lourd de signification pendant les longues heures d’incertitude le 15 juillet 2016, jour de la tentative du coup d’Etat.

Le deuxième élément qui explique la crise turco-européenne est relatif au référendum qui se tiendra le 16 avril prochain. Le peuple turc est invité à donner son avis sur une profonde réforme constitutionnelle proposée par Erdogan et le parti islamiste AKP.  En quoi consiste la réforme proposée? Elle consiste en une transformation pure et simple du régime parlementaire en un régime présidentiel permettant une grande concentration des pouvoirs entre les mains d’Erdogan.

En effet, celui-ci aura le pouvoir de désigner et d’évincer les membres du gouvernement; il aura le droit de se présenter deux fois à l’élection présidentielle, ce qui pourrait lui garantir l’exercice du pouvoir jusqu’en… 2029; la justice perdra l’indépendance vis-à-vis de l’Exécutif que lui garantit la Constitution de 1982, car Erdogan et le parlement auront, en cas d’adoption de la réforme, le pouvoir de nommer les membres du Haut Conseil de la magistrature qui lui-même nomme les juges et les procureurs.

Pour l’Europe, cette réforme qui sera soumise à référendum dans un mois environ, est inacceptable dans la mesure où elle balise la voie à «la restauration de la dictature» en Turquie. Or la crise entre celle-ci et des pays européens, notamment les Pays-Bas et l’Allemagne, n’aurait pas atteint une telle proportion si le régime d’Erdogan n’avait pas entrepris de faire campagne pour cette réforme en Europe même, auprès des millions de Turcs expatriés.

En effet, c’est en millions que l’on compte les citoyens turcs en Europe (trois millions en Allemagne, 650.000 en France, 400.000 aux Pays-Bas etc.). Mettant en avant des «menaces de trouble à l’ordre public», plusieurs pays européens ont interdit la tenue de meetings destinés à faire campagne pour le ‘’oui’’ au référendum du 16 avril. Plusieurs meetings que de hauts responsables du gouvernement turc et de l’AKP s’apprêtaient à présider ont été annulés en Allemagne, en Autriche, en Suède et en Suisse.

Mais c’est surtout aux Pays-Bas que les choses ont pris une tournure dramatique. En effet, les autorités hollandaises ont interdit l’atterrissage, samedi 11 mars, de l’avion du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, alors qu’il allait se poser à Rotterdam pour un meeting de soutien. Quelques heures plus tard, la ministre de la famille, Fatma Betül Sayan Kaya, a été reconduite à la frontière avec l’Allemagne, qu’elle avait franchie en voiture. Le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a invoqué un risque à l’ordre public. Pour lui, «ces rassemblements ne doivent pas contribuer à des tensions dans notre société». M. Erdogan a accusé les Néerlandais d’être des «fascistes» influencés par les «vestiges du nazisme», proférant même des menaces de «lourdes sanctions» contre la Hollande.

Il faut rappeler ici que les autorités néerlandaises ont signifié aux ministres turcs des Affaires étrangères et de la Famille qu’ «ils ne sont pas les bienvenus aux Pays-Bas», mais malgré cela ils ont maintenu leur voyage.

La crise entre les Pays-Bas et la Turquie survient à quelques jours du scrutin législatif néerlandais, mercredi 15 mars, au terme d’une campagne où l’islam a été un thème majeur. Le parti du député d’extrême droite Geert Wilders est donné en deuxième place par les derniers sondages.

Comme dit l’adage, à quelque chose malheur est bon. Cette crise subite, surprenante et sans précédent n’est pas entièrement négative pour Erdogan qui pourrait bénéficier d’une très probable réaction nationaliste et d’un vote massif en faveur du référendum parmi les Turcs établis en Europe. La crise est également un pain bénit pour le parti extrémiste de Geert Wilders dont la campagne pour les législatives de ce mercredi a été axée sur son thème de prédilection : «Le danger de l’islam en Europe». Tout en se détestant cordialement et en s’accusant des pires maux, Recep Tayyip Erdogan et Geert Wilders, principaux acteurs de la crise turco-néerlandaise, se sont rendu d’inestimables services.

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