Formes et manières d’expression d’un ras-le-bol annoncé

Contestion sociale L'Economiste Maghrébin

Grèves, sit-in et manifestations s’installent dans notre quotidien à une allure crescendo.  Des raisons multiples sont derrière ces mouvements de colère qui  investissent l’espace public. Aperçu.

Ce à quoi on est témoin depuis de nombreuses années de troubles sociaux, de contestations tous azimuts et de manifestations à grande incidence essentiellement économique n’est, en fait, que l’expression crue d’une situation sévissant dans le pays, précarisé, miné de partout et continuellement mis à rude épreuve. Faire ce constat peut selon certains s’apparenter à la limite, et par la force des choses, à une lapalissade en raison de l’évidence même de la réalité et de l’interprétation qui peut lui être faite. Le pays est devenu par un effet d’usure et un phénomène d’accumulation, l’arène d’une  contradiction ostentatoire, d’un «ras-le-bol» de plus en plus présent et d’une démesure aux effets incalculables.

Les contestations sociales, conjuguées au quotidien, ont fini par prendre de la sorte le pas sur la retenue et sont arrivées peu à peu à damer le pion à tout appel à la conséquence. Il est devenu clair que le pays  souffre et ses espaces publics le traduisent quotidiennement en conjuguant tous les excès.

Plusieurs raisons contribuent tant bien que mal à cela. De nature diverses, un dénominateur commun les réunit toutefois : la colère sociale dans ses multiples formes s’est, avec le temps, nourrie d’un sentiment, manifestement partagé chez une grande frange de la population, d’injustice et de discrimination. Cela concerne la majorité de la force de travail qui a du mal à s’identifier à tout ce qui se passe autour d’elle. En filigrane de cet état de fait et par extrapolation de ses conséquences, il faut convenir que le sort de nombreuses régions, à l’intérieur du pays- particulièrement dans le centre et le sud-, nettement défavorisées depuis des décennies, attise ce constat et aiguise ses manifestations.

Des raisons et des causes multiples sont le moteur de cet élan protestataire quasi collectif et grandissant de jour en jour.

Mais si les formes d’expression varient en fonction des situations, il n’en demeure pas moins que les motifs déclenchant  peuvent s’apparenter, ce qui permet d’opérer un classement permettant de les différencier les uns par rapport aux autres. A ce titre, on peut, et sans tomber dans l’arbitraire, s’arrêter à trois motifs généraux, en l’occurrence : – ceux en relation avec les revendications relatives aux attentes en matière de développement régional ; – ceux  personnalisés et liés au chômage touchant toutes les franges sociales, les diplômés du supérieur entre autres ; – et ceux, enfin, d’ordres professionnel sectoriel et syndical, se traduisant par l’appel des masses en colère au respect des conventions signées par les employeurs, l’Etat particulièrement.

Malaise régional grandissant

Les protestations sociales qui secouent les régions au niveau pratiquement de tout le pays depuis de nombreuses années traduisent en fait un malaise chronique, exacerbé par des contradictions économiques frappant de plein fouet les régions concernées. Le rythme et l’intensité des mouvements de protestations  varient toutefois d’une région à l’autre ou ledit mouvement est encadré soit par une organisation syndicale, un parti politique ou non.  La colère parfois atteint des seuils paroxystiques surtout dans certaines régions, qualifiées unanimement, à juste titre d’ailleurs, de marginalisées tant elles ont été- et le sont toujours- oubliées et reléguées au chapitre «du dernier souci» par les autorités.

A en juger,  les slogans lancés et la nature des demandes exprimées traduisent cet état de fait et le décalage entre les promesses longtemps miroitées par le passé et la dure réalité vécue  dans ces régions. Un malaise qui s’exprime par des demandes exprimées à voix haute telles : l’exigence de l’alimentation en eau potable, la mise en place d’une infrastructure hospitalière ou la construction d’une école primaire et autres services publics faisant défaut.

A voir ces mouvements de masse ponctués par des appels pressants à la nécessité d’un mieux-être relatif à la condition de vie dans des régions, laissées pour la plupart, à leur sort, il ne faut pas trop s’attarder pour finir par admettre  que les choses  sont loin d’être  aujourd’hui  rassurantes. Ceci explique l’état quasi généralisé du mécontentement. Rien que pour l’année 2016,  et à titre d’exemple, on a enregistré de multiples mouvements de protestations et de colère. Au banc des accusés et en première ligne, l’Etat, ses choix économiques et sa politique précisément en matière de développement régional.

La fronde est allée ces dernières années crescendo pour dénoncer la léthargie officielle et son incapacité à ce que depuis des années on attendait d’elle. Une incapacité à aller au fond des choses et à attaquer d’une manière radicale les problèmes inhérents au développement régional. Les voix en colère se sont élevées pour dénoncer la manière avec laquelle les autorités locales ont toujours  géré les revendications et les attentes.

La bataille des «ventres vides»

Il s’agit particulièrement du chômage qui frappe les diplômés- 240 mille environ- ces pléiades de jeunes qui se trouvent aujourd’hui par milliers à désespérer de décrocher un premier emploi. La, la colère a pris des fois des dimensions et des formes alarmantes avec même des épisodes de grèves de la faim, à l’image de ce qui s’est passé dans le sud du pays durant le mois de novembre de l’année écoulée. Certains ont qualifié ces expressions désespérées de «batailles des ventres vides», ultime geste pour attirer l’attention sur un vécu  de plus en plus critique et qui remet en question, et d’une manière  douloureuse,  le topo classique de l’éducation comme levier social. Les diplômes universitaires offrent par ricochet aujourd’hui une image bien pathétique.

Le chômage ne se limite pas seulement aux diplômés, il touche  une population plus vaste de jeunes. A ce titre, les chiffres officiels affirment que le taux de chômage est passé, rien que pour le deuxième trimestre de l’année écoulée,  de 15,4%  à 15,6%. Le nombre de ceux qui en souffrent directement a atteint aujourd’hui  le seuil des 629 mille chômeurs.

Attentes sectorielles désabusées

Là, nous sommes si l’expression le permet, en plein dans le cercle vicieux des revendications à caractère sectoriel et professionnel. Des protestations qui s’expriment en enfilade à propos des conventions et des accords signés entre la centrale syndicale et le gouvernement. Durant des années et afin de tenter de contenir la colère des foules grandissantes, ce dernier, par les gouvernements  successifs, s’est engagé dans des processus de négociation qui se sont soldés par des conventions portant sur des questions salariales relatives au secteur public.  Si des accords ont été signés, leur concrétisation sur le plan pratique s’est  heurtée à des handicaps majeurs qui ont fini par aboutir à une impasse. Le reproche fait essentiellement aux gouvernements signataires successifs réside, selon certains, dans le fait que chacun a signé des accords qu’il n’avait pas à appliquer et a pris des engagements qu’il savait pertinemment lourds de conséquences. Les masses ont fini par laisser libre cours à leur colère pour dénoncer ce qu’elles croient être un reniement ostentatoire de la part des autorités des engagements pris, ce qu’elles n’hésitent pas à taxer d’irresponsabilité de la part du gouvernement, contraint de faire des acrobaties  pour conjurer la menace, réelle, d’un dépérissement continu de la situation sociale. L’exemple récent de la grève générale décidée pour le 8 décembre dernier et qui  a été évitée in extrémis en est la preuve magistrale.

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