Michel Camau: « Les dirigeants politiques d’aujourd’hui ne savent plus comment s’imposer »

Lors des journées d’études autour de Michel Camau, l’un des pionniers des études politiques sur la Tunisie contemporaine, universitaire français, spécialiste du monde arabe et musulman, ancien directeur de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, Michel Camau apporte à leconomistemaghrebin.com son éclairage sur différents sujets, notamment les leaderships. Il est aussi l’auteur de  plusieurs ouvrages sur la Tunisie et  sur le monde arabe. Il vit en Tunisie depuis plusieurs années. 

Les élites contribuent-elles aux changements sociaux ?

Oui, elles contribuent aux changements sociaux, mais il va falloir conceptualiser cette question des changements. D’un point de vue politique, les élites contribuent certainement à ces changements.

Par exemple, les élites façonnent les constitutions. Elles jouent un rôle important dans tout changement. De point de vue de la dynamique sociale d’ensemble, il n’y a pas que les élites.  D’autres fragments de la société y participent.

Comment peut-on identifier un leadership dans un contexte de révolution?

Dans un contexte de révolution, il faut entendre le  leadership comme provenant des masses qui se sont soulevées et se sont autoproclamées leaders. Par contre, il n’y a pas eu de véritables leaders politiques pendant la révolution  tunisienne de 2010- 2011 bien que certaines figures de l’ancien régime aient tenté sans succès de revenir au-devant de la scène.

Le leader se distingue de celui qui gouverne. Le leader est sensible aux pressions de ceux qui le soutiennent.  Il s’agit d’un élément indispensable aux sociétés démocratiques. Pour le cas de la Tunisie, le problème se situe à un autre niveau : la difficulté de l’inclusion des régions intérieures dans le développement économique et social du pays. L’enjeu consiste à inventer un nouveau modèle économique équitable qui englobe tous les laissés-pour-compte de l’ensemble de la société.

On parlait de « Zaïm » à l’époque de Habib Bourguiba, de Jamel Abdenaceur, de Abdoul Karim Kacem en Irak, aujourd’hui le terme Zaïm, qui se réfère à un leader charismatique, n’a plus de raison d’être. Comment expliquez-vous cette  évolution historique ?

J’ai donné un élément d’interprétation celui de Berque qui disait que Zaïm est le passeur, un intercesseur entre un ordre social en voie de désagrégation et la constitution d’un autre ordre social.

D’une certaine manière, le Zaïm est l’unificateur d’une nation dans un contexte donné comme la période de décolonisation.

De nos jours, on est entré dans une ère différente, éminemment complexe où les centres de pouvoir se sont multipliés. Les dirigeants politiques d’aujourd’hui ne savent plus comment s’imposer et  gérer le cours des choses.

En l’absence d’un véritable  leadership, quels sont les risques auxquels est exposée la Tunisie d’aujourd’hui ?

Comment traiter la demande (droit au travail, santé…) de reconnaissance sociale de la part de la population ? Ce qui est plus important, c’est comment arriver à faire en sorte que la notion de justice sociale puisse se concrétiser ? C’est difficile.  Cela suppose, non seulement d’assurer des politiques publiques qui subviennent aux  besoins essentiels, mais cela suppose également de traiter les gens en véritables citoyens. La Tunisie connaîtra les mêmes problèmes des sociétés démocratiques. Toutefois, comme dans toute révolution, elle est exposée à des dérives dans sa quête de mise en place d’un régime démocratique.

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