Budget – Loi de finances : anticiper

Que n’a-t-on pas dit et écrit sur la loi de finances 2017. Elle était dans tous les esprits, bien avant le départ du gouverne­ment Habib Essid. Elle nourrissait déjà plus de crainte que d’espoir, à l’image de la situation éco­nomique, financière et sociale du pays. Elle déchaîne aujourd’hui les passions et plus grave encore, les polémiques.

L’évocation sur un ton churchillien par le chef du gouvernement d’union nationale, Youssef Chahed, du spectre de l’austérité, même si elle se voulait rassurante, avait fini par confirmer les soup­çons des uns et déclencher la réprobation d’une large frange de la société. Celle-ci ne se faisait pas prier pour afficher ostensiblement son hostilité devant les prévisions de coupes sombres des dépenses de l’Etat et de la hausse des impôts.

On en est là aujourd’hui, confinés dans une guerre des tranchées entre ceux qui refusent l’austérité et ceux- ils ne sont pas légion- qui la prêchent, moins par conviction ou idéologie que par nécessité. Comme si, face à l’inévitable, il faut se résigner.

Mais était-ce vraiment si inévitable que cela? Il n’y a pas de fatalité à ajuster déficits et finances publiques par le bas quand il aurait peut-être mieux fallu oser une sortie de crise par le haut. L’audace n’est pas sans risque, mais elle laisse entrevoir quelques lueurs d’espoir, fussent-elles peu perceptibles.

Fait inédit, dans la préparation du budget 2017, nos argentiers donnent à penser de commencer par la fin en inversant les termes de l’équation, laissant ainsi apparaître une vision comptable, assez étriquée de l’économie. Le retour à l’équilibre financier d’abord, quoiqu’il en coûte, le reste suivra. Du coup, on prend le risque de prescrire une véritable médication de cheval, qui finira par emporter le malade en venant à bout de la maladie, c’est-à-dire des déficits, quels qu’ils soient. Il est décidé de toute une batterie de mesures impopulaires, sans qu’on soit assuré de leur efficacité, et qui vont même à l’encontre des nécessaires réformes qui sont pourtant autant de révisions déchirantes.

On espérait une vraie politique de la fonction publique. Au lieu de quoi, on annonça le gel des salaires. La réforme fiscale, quant à elle, pourtant si indispensable, est renvoyée aux calendes grecques. Priorité au direct comme pour sacrifier à l’urgence. Résultat, la loi de finances 2017 chargea davantage la barque des entreprises, qui prend déjà eau de toutes parts. Le risque de leur naufrage financier n’a jamais été aussi grand, sans qu’il soit établi que cette mesure « exceptionnelle » profite aux comptes publics, déses­pérément vides. Il y a même fort à craindre qu’ils subissent le contrecoup et l’onde de choc de la chute des entreprises.

Le gel des salaires, à quelques encablures de la tenue du congrès de l’UGTT et à l’heure où le pays se prépare à accueillir la Conférence internationale sur l’investissement, paraît quelque peu problématique et fait planer quelques nuages de nature à chahuter le dialogue social. La centrale ouvrière s’y oppose et fait monter les enchères. Elle y consentirait partielle­ment, à condition que le fardeau et le sacrifice soient équitablement partagés… Et de pointer du doigt les aberrations des niches et du filet fiscal dont paradoxalement les maillons, pourtant si serrés, laissent filer les gros poissons, qui seraient ainsi au-dessus de la loi. Autant dire, mission impossible. A moins qu’à l’impossible, le gouvernement est tenu. Vaste programme.

La bande que doivent emprunter, dans ces condi­tions, les partenaires sociaux est si étroite qu’elle ne semble pas passante. Le gouvernement risque de s’enfermer dans une voie aux issues incertaines. Cette attitude trahit une certaine passivité, en dépit d’un courage apparent. La loi de finances 2017 semble enta­chée d’un déficit d’audace, si nécessaire aujourd’hui. C’est maintenant ou jamais de faire preuve de volonta­risme, de s’inscrire dans une démarche prospective et dans une vision fondées sur l’anticipation de la reprise économique. Le gouvernement d’union nationale a été, pour l’essentiel, dès sa formation, une formidable promesse de croissance, après que celui de Habib Essid a, dit-on, échoué à redresser l’économie.

Il n’est pas sûr qu’avec le gel des salaires, les coupes budgétaires et la hausse de la pression fiscale, on puisse finir l’année 2017 avec au compteur les 2.5% de croissance prévus.

On ne peut exclure qu’une autre politique soit encore possible. Moins d’impôts, moins d’importations superflues, moins d’économie informelle; moins d’Etat et mieux d’Etat dans les entreprises publiques à vocation concurrentielle; moins de pression fiscale, c’est à l’évidence plus d’investissements publics en infrastructure et plus d’investissements privés et donc plus de croissance et plus de rentrées fiscales et au final, moins de déficits, budgétaire et commercial. Plutôt que de bloquer- fût-ce temporairement- les salaires dans la fonction publique, alors que ce qui est en cause, c’est moins le niveau des salaires qui reste assez bas que la masse salariale à cause d’un effectif pléthorique, principale variable d’ajustement. La part des salaires de la fonction publique, même s’il faut impérativement dégraisser le mammouth, est aujourd’hui insoutenable, à cause de la stagnation du PIB.

Le gouvernement d’union nationale, qui a en charge la relance de l’économie, serait mieux inspiré, même si cela est plus difficile, d’allumer tous les feux de la croissance et de redresser de manière conséquente le PIB. La masse salariale, tout comme les dépenses de la CGC, sont solubles dans l’expansion et la création d’une plus grande richesse : le FMI, l’ensemble des bailleurs de fonds et les marchés n’en demandent pas plus.

Le gouvernement est maître de tous les leviers de la croissance. A commencer par les entreprises publiques, qui vivent désormais aux crochets de l’Etat, alors qu’elles participaient activement à la croissance économique et à l’épargne publique. Il y a aujourd’hui urgence et nécessité de les assainir, de les restructurer et de les affranchir de la tutelle de l’Etat, sans que cela n’affecte le service public.

L’Etat doit se réformer et redéfinir son périmètre d’action, se concentrer sur les infrastructures de base, économique, scientifique et sociale, donner des orientations et des perspectives. Il doit faire faire, là où sa présence n’est plus indispensable, et laisser faire grâce à de meilleures politiques de régulation, à un meilleur cadre législatif et à des mesures d’incitation appropriées. Il doit garantir la paix sociale, expurger le climat de l’investissement et l’environnement des entreprises de la pesanteur, des obstacles adminis­tratifs et des freins, pour libérer l’investissement et la croissance. Il doit injecter, avec l’autorité nécessaire, la confiance dans les rouages de l’économie et de la société. C’est le meilleur carburant pour la création de richesse et d’emploi.

La reprise économique, quoi qu’en disent les Cas­sandre, tient à si peu de choses. Car nos entreprises, même amoindries par plusieurs années de manque de visibilité, n’ont pas perdu espoir et ont encore de la ressource. Elles sont encore en ordre de marche. Elles n’auront pas fini de nous surprendre. Pour peu que l’Etat change lui-même de braquet, ose voir plus loin, plus grand et plus fort.

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