Restaurer la confiance

Confiance

A l’heure des bilans, osons nous regarder en face et voir au plus profond de nous-mêmes. L’exercice, pour gênant qu’il soit, n’est pas sans intérêt. Six ans de convulsions politiques, d’agitations sociales, de dérives diplomatiques et d’affrontements en tout genre, sans que l’on sache de quoi seront faits les lendemains.

Sept gouvernements, à spectre politique et idéologique sans précédent, insoupçonné et contradictoire, ont ajouté, à chaque fois, de la crise à la crise.

Trois présidents de la République, qui n’ont pas forcément la même stature. Le premier était à responsabilité limitée, le second divise plus qu’il ne fédère et le troisième détient tous les leviers du pouvoir sans que l’on ait plus d’assurance pour l’avenir.

Une nouvelle Constitution, tombée en désuétude aussitôt proclamée, et une deuxième République plus virtuelle que réelle, sans que l’on sache qui sommes nous vraiment et ce que nous voulons.

Six années d’espoir contrarié, de rêves brisés, d’angoisse, de peur et de crainte, six années dont on pensait qu’elles allaient nous projeter au sommet de la hiérarchie des pays émergents. Au lieu de quoi, nous traînons au bas du classement annuel de Davos. La compétitivité du site Tunisie appartient au passé. Le pays rétrograde à la 95e place, alors qu’il occupait la 32e en 2011. La Tunisie n’a plus de rang. Cela frôle l’humiliation.

La démocratie n’a pas eu l’effet escompté sur l’investissement, la productivité du travail et la croissance. Le choc, qu’on croyait salvateur, était si brutal qu’il fut dévastateur pour les entreprises, les comptes de la nation et les équilibres physiques et financiers. Seule consolation, cette liberté retrouvée, qui a su résister à toutes les tempêtes et les manœuvres politiques.

Le constat est amer, accablant. Six années pour rien, au vu des piètres performances économiques, du délitement du tissu social et du recul des solidarités – notamment face à l’iniquité de l’impôt. Le revenu par habitant est en deçà de son niveau de 2011, au regard de l’atonie de la croissance. Celle-ci progresse moins vite – quand elle n’est pas en récession – que le croît démographique, qui est à son plus faible niveau. On craint pour le reste…

L’avenir du pays soulève d’énormes interrogations, qui ne sont guère évoquées au sein des états-majors des formations politiques, des organisations professionnelles, pas plus que dans l’enceinte des élus du peuple. D’année en année, l’économie est tirée vers le bas et s’enfonce dans les sables mouvants d’une vision étriquée et de calculs politiques partisans. Elle a, à bien des égards, touché le fond.

Le nouveau gouvernement d’Union nationale, sous la férule de Youssef Chahed, fut comme un appel au secours. Il s’est donné pour mission de freiner cette descente aux enfers, et d’amorcer une remontée avant que le pays n’implose de nouveau, sous le poids des charges et de la contestation sociale.

On n’a pas su ou pu, six années durant, capitaliser sur cette formidable avancée démocratique. On reste sur un sentiment d’impuissance, d’inachevé et sur un goût de cendre : sans doute à cause des échecs patents des gouvernements qui se sont succédé, moins soucieux de mettre de l’ordre dans la maison Tunisie, de servir par devoir et obligation, que de se servir par opportunisme et cupidité.

Le résultat est là : un pays réduit à la mendicité internationale. Les caisses de l’Etat sont vides et nos réserves de change sont sous perfusion, au gré du bon vouloir d’organismes financiers internationaux. Le train de vie de l’Etat tranche avec ses maigres ressources. Et le pays vit allègement au-dessus de ses moyens, en poussant à chaque fois les limites de l’insoutenable. La crainte du chaos social n’est pas pour autant dissipée, sur fond de déni de la réalité. Et qu’importe si chaque fin de mois est vécue comme un calvaire par les retraités et les agents de l’Etat qui ne sont pas toujours là où ils devraient être. A chaque mois suffit sa peine. C’est désormais la règle.

Le pays vit d’expédients, au jour le jour. Chaque mois, les pouvoirs publics se livrent à un exercice d’équilibrisme périlleux et à des artifices peu recommandables pour verser salaires et retraites et éviter le pire, le défaut de paiement. Il nous faut à chaque fois courber l’échine – quoi qu’on dise – pour emprunter encore et toujours, au motif de verser les salaires et rembourser la dette qui explose. Ce jeu de massacre aurait dû cesser depuis longtemps.

Il faut arrêter de dépenser plus qu’on ne peut créer par soi-même. Notre capacité de remboursement et de dépense publique est largement entamée. Et l’on continue, contre toute logique, de se comporter comme si de rien n’était. On distribue à tour de bras en anticipant sur des rentrées qui ne viendront pas.

Il est, en effet, peu probable que les recettes de l’Etat augmentent en 2017, en alourdissant l’impôt sur les sociétés – déjà élevé- par une nouvelle taxe, fût-elle circonstancielle, de 7,5%. C’est même le contraire qui risquerait de se produire. Trop d’impôt tue l’impôt. C’est moins l’expression d’un simple slogan que la traduction d’un principe de réalité.

Le poids accru de la fiscalité finira par faire le lit d’une plus grande évasion fiscale. Le patriotisme économique ne résistera pas à l’impératif financier des entreprises. Il aurait mieux valu, dans l’optique d’une politique d’offre, élargir l’assiette fiscale, aller chercher l’argent dissimulé là où il se trouve, plutôt que de mettre en péril la compétitivité des entreprises qui sont déjà au même niveau d’imposition de la moyenne européenne.

La tendance dans le monde est à la baisse de l’impôt sur les sociétés et sur les revenus, moyennant une plus grande rationalisation des dépenses publiques.

Il y a fort à parier que cette taxe supplémentaire de 7,5 points ne soit pas du goût du patronat. Et qu’il le fera savoir, d’une manière ou d’une autre. Cela est de mauvais augure pour l’investissement et pour la croissance, scotchée jusque-là à son plus bas niveau.

Gel des salaires pour 2017 et 2018 d’un côté, qui a déjà provoqué une attaque en règle de l’UGTT qui fait feu de tout bois ; hausse de l’impôt sur les sociétés de l’autre, qui fait grincer des dents les chefs d’entreprises, ceux des PME/PMI notamment, qui sortent à peine la tête de l’eau et qui ont le moral en berne. Il y a, à l’évidence, de biens meilleures mesures pour s’attirer l’appui, l’implication et l’engagement des deux principaux partenaires sociaux, les deux roues du char de la croissance, tous deux signataires du pacte de Carthage.

Difficile de rétablir et de restaurer la confiance, si nécessaire pour la relance de l’économie, à la seule évocation du gel des salaires et de la hausse de la pression fiscale dans un pays qui a fait de l’évasion fiscale son sport favori. Si cela pouvait se faire, on l’aurait su. Youssef Chahed, dont la nomination à la tête du gouvernement a suscité beaucoup d’espoir, doit s’en méfier. Il ne doit pas rater son rendez-vous avec l’Histoire.

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