Tunisie : Pourquoi le ministre veut-il mettre de l’ordre dans l’enseignement supérieur privé?

Avec 63 établissements autorisés, plus de 30 000 étudiants dont plus de 5 000 étrangers, l’enseignement supérieur privé tunisien, né il y a plus d’une décennie, a connu une évolution rapide, avec son lot de réussites, mais aussi d’insuffisances.

Certains établissements ont plutôt misé sur la valeur scientifique et académique, dont le corps enseignant est imbu et plaçant toute considération purement lucrative en deuxième lieu; tandis que d’autres souffrent d’insuffisance et n’offrent pas à leurs étudiants les conditions nécessaires à leur bonne réussite.
Afin d’améliorer le rendement de ce secteur, le ministère de l’Enseignement supérieur envisage d’introduire de nouvelles dispositions et restrictions relatives à l’enseignement supérieur privé.

Les opérateurs dans le secteur, ne trouvant pas ces dispositions à leur goût, ont créé une polémique… Et pour cause. Le fondateur du groupe d’enseignement privé Bouebdelli, Mohamed Bouebdelli avait déjà porté plainte, il y a un peu plus d’une semaine, devant le Tribunal administratif contre le ministère de l’Enseignement supérieur et contre le ministre, pour avoir mis en doute la valeur des diplômes délivrés par ces institutions.

Mais s’il s’agit vraiment de mettre de l’ordre dans ce secteur, pourquoi le refuse-t-on ?

La question a été directement posée à l’invité de la radio tunisienne RTCI, Slah Lara, professeur universitaire et fondateur d’un institut d’enseignement supérieur privé, mercredi 26 août 2015.

« En fait, il y a une volonté de remettre de l’ordre dans le secteur, pour essayer de le restructurer et l’amener à une meilleure performance et une meilleure qualité. C’est l’avis de tout le monde, que ce soit chez les propriétaires des institutions d’enseignement privé, les enseignants, le ministère, les étudiants et leur famille, tous les gens ont intérêt à aller dans ce sens et cela est tout à fait normal », explique M. Lara.

Et d’ajouter : « Simplement, l’enseignement supérieur privé compte, actuellement, 30 mille étudiants dont 5000 étudiants étrangers et environ 63 établissements d’enseignement supérieur. Ce secteur est parvenu à prendre sa place dans l’environnement de l’enseignement supérieur en Tunisie. Donc du coup, les étudiants ont aussi le choix, pas simplement de s’orienter vers l’enseignement public, mais aussi d’aller vers l’enseignement supérieur privé qui est sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur qui exerce une autorité de contrôle, une autorité juridique, etc… »

Alors pourquoi cette grogne des opérateurs dans le secteur ?

« Est-ce que c’est en concertation, en coopération ? C’est une autre question ; mais le ministre veut essayer de restreindre le nombre d’étudiants qui veulent s’inscrire dans les établissements de l’enseignement supérieur privé, dans le but de répondre aux exigences de la compétition internationale au niveau de la qualité de l’enseignement, car plus le nombre d’étudiants est faible plus la qualité est meilleure et plus on met en avant les critères pédagogiques (….). »
Pour être plus concret, Slah Lara a indiqué qu’il est demandé à tous les établissements d’établir une stratégie de développement, une stratégie de référencement et une stratégie d’amélioration.

«Il s’agit d’élaborer un plan de travail sur trois années qui permettra aux différents établissements de montrer comment ils doivent améliorer leur cursus universitaire tout en sachant qu’ils restent toujours sous la tutelle du ministère, et dans ce sens il y a le cahier des charges qu’il faut respecter, à mon avis, il n’y a pas lieu de trop polémiquer sur cette question.»
Pourtant, la polémique et là, étant donné que certains se sont adressés à la justice, en l’occurrence Bouebdelli, qui a porté plainte contre le ministère et contre le ministre en personne.
«Je dis que de la polémique n’est pas nécessaire étant donné que nous avons une volonté commune, à savoir l’amélioration de la qualité du cursus universitaire. Mais il faut aussi prendre en considération les contraintes des établissements qui ont été agréés par le ministère, qui leur a donné la possibilité de travailler. Ils ont des engagements financiers vis-à-vis des étudiants, vis-à-vis des professeurs, il y a à peu près 5000 professeurs et employés qui y travaillent. Il ne faut pas mettre en péril un secteur de cette façon, il faut vraiment mettre en place une stratégie en coopération avec tous les protagonistes pour essayer d’aller de l’avant. »

Mais réformer l’enseignement supérieur privé en trois ans paraît trop court ?

« Dans l’enseignement supérieur, les réformes nécessitent 7 à 8 ans, il faut mettre l’intérêt de nos enfants en premier lieu et l’intérêt des établissements en deuxième lieu, parce qu’il y a des engagements financiers énormes. Les établissements ont établi des relations avec des établissements étrangers, on ne s’adresse plus simplement à des étudiants tunisiens pour ne former que des Tunisiens. »

L’universitaire devait répondre à la question de savoir ce que préconisent les professionnels du secteur de l’enseignement supérieur privé.

« Certains chefs d’établissements privés disent rencontrer des difficultés sur le plan administratif, et constatent que les relations entre les institutions universitaires privées et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique sont plutôt marquées par une méfiance réciproque et la rigidité de la réglementation administrative. A mon avis, il faudrait mettre en place une stratégie à moyen terme, c’est-à-dire sur cinq ans, il faut qu’elle soit claire et bien visible et doit tourner autour d’un certain nombre de critères de performance, de moyens, etc., et d’intégrer toutes les institutions de l’enseignement supérieur, exactement comme on le fait dans le public. »

Et de poursuivre : « Il ne faut plus regarder l’enseignement dans son aspect traditionnel, classique. Il faut tout d’abord penser à l’enseignement supérieur comme un investissement dont la rentabilité est liée à la qualité de la formation, à la valeur et à la reconnaissance nationale et internationale du diplôme visé et à l’employabilité derrière la formation et le diplôme visé.

L’enseignement, qu’il soit public ou privé, c’est d’abord un investissement en capital humain, et comme tout investissement, il passe par des phases : pédagogique, de travail, technologie d’investigation, de recherche, donc il faut penser à tout cela. Et c’est vraiment un leurre que de dire qu’une réforme ne peut se faire que dans vingt ans. Les réformes sont un travail continu et qui se fait au fur et à mesure, en fonction des nouvelles technologies, notamment en ce qui concerne la matière médicale, biologique, etc. »

Deuxième point, il faudra mettre en place une stratégie d’ouverture sur l’étranger, tout à fait comme une quelconque entreprise qui doit importer et exporter ses biens ou services, dans un environnement de dure concurrence, et l’enseignement supérieur privé est appelé à connaître une grande mutation en termes de qualité scientifique et de performance, mais aussi d’internationalisation. En plus, il doit être relativement ouvert à l’international, il doit proposer des conditions d’enseignement et une qualité d’encadrement nettement meilleures que dans le public. La Tunisie se doit de devenir un centre de rayonnement académique dans toute la région et ainsi créer un partenariat et des échanges d’étudiants et de professeurs avec les établissements étrangers qui sont toujours en tête des classements.

Pour conclure, M. Slah Lara rappelle que la Tunisie dispose de beaucoup d’atouts pour se frayer un chemin. Elle a la volonté et les compétences, mais cela doit être accompagné par une volonté politique. Et c’est le rôle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, en tant que ministère de tutelle et celui du ministère des Affaires étrangères qui doit mettre la main à la pâte, en mettant en œuvre sa diplomatie, ses ambassades et ses consulats dans cette perspective académique. »

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