Tunisie : le manque de civisme gangrène la société

L’irrespect envers l’autrui, les jurons qu’on entend plus souvent dans les rues ou dans les moyens de transport en commun, les insultes, les mots grossiers, cracher dans la rue, la discourtoisie, les agressions et bien d’autres sont des facteurs endémiques qui ne cessent de s’aggraver dans notre vie quotidienne. Un Tunisien sur deux se dit exposé aux insultes chaque jour. Comment lutter contre ce mal insidieux ? Comment l’expliquer ? Comment transformer cette image véhiculée par la société ? Tels sont les enjeux à relever pour une majorité de Tunisiens choqués d’un tel comportement. Cependant, il est clair que chacun de nous a sa propre définition de l’incivilité, en tout cas celui qui fait l’effort de réagir. Un regard sur une réalité qui découle d’un sentiment ressenti par un grand nombre de citoyens…

 

Par un bel après-midi ensoleillé à l’avenue Habib Bourguiba, il est 17 heures, les gens commencent à sortir de chez eux pour faire des courses, se promener dans les artères de l’avenue, en faisant du lèche-vitrine dans cette période de soldes, croisant ceux qui finissent de travailler à cette heure.

Notre première rencontre a lieu avec Henda, veuve depuis quatre ans. « Le manque de civisme, je le vis chaque jour depuis  quatre ans. Mon mari est mort y a quatre ans et j’ai dû endosser le rôle à la fois du père et de la mère pour mes filles. Il fallait que je prenne le volant. Avant, je voyais la vie en rose, c’était lui qui faisait tout et je ne savais pas ce qu’était l’incivisme en Tunisie, jusqu’à ce que je me trouve confrontée à cette triste vérité. »

Elle enchaîne : « Cela est devenu excessif, avec le manque de courtoisie dans les rues, l’irrespect et les grossièretés. Tout cela réside dans un problème de mentalité. Chacun doit procéder à une auto-critique au lieu de corriger les autres et de commencer par les critiquer. Prenons un autre exemple : quand un père est avec ses filles et entend des mots grossiers, il se dit choqué, mais quand il est avec ses amis, il se comporte de la même façon. C’est une mentalité qu’il faudrait changer. Personnellement, la solution réside dans des campagnes de sensibilisation sur ce sujet ». 

Les femmes sont victimes d’harcèlement sexiste. Comme ce fut le cas pour cette étudiante âgée de 18 ans. Son quotidien est devenu un calvaire, juge-t-elle. Elle ne veut plus être harcelée dans les rues (sifflements, commentaires déplacés, regards indiscrets). « J’aimerai bien un jour ne plus être embêtée en tant que femme, malheureusement aucune femme de nos jours n’est épargnée par une insulte graveleuse. »

Pour Ahmed, un jeune homme, l’incivisme est un problème d’éducation et de savoir-vivre. « Pour les enfants, les parents sont généralement le bon exemple à suivre. Les mauvaises fréquentations y sont pour quelque chose. Ceci est un problème de mentalité. Ce n’est qu’à travers la culture et l’éducation qu’on peut changer les comportements des gens. » 

Selon Fathia, « si je devais  donner une note, cela serait  un zéro sur dix, parce que le manque de respect je le vis chaque jour dans les moyens de transport en commun. Je vois souvent des jeunes qui ne cèdent pas leur place à une personne âgée debout, ils s’en moquent royalement; à croire qu’on ne les a pas éduqués à laisser le siège », s’insurge-t-elle.

Même combat pour la cinéaste et productrice Khedija Lemkecher, qui donne son avis sur la question : « C’est dans mes déplacements que je le remarque. Dans plusieurs régions du pays, les jeunes filles sont obligées de se couvrir de la tête aux pieds, parce qu’elles se sentent très mal à l’aise face aux regards salaces des garçons et aux insultes. Il y a vingt ans, je n’avais pas remarqué ce problème. Aujourd’hui, plusieurs filles se cachent derrière le voile parce qu’elles se sentent gênées. La solution serait de « combattre le harcèlement et la violence verbale qui sont plus graves que la violence physique », affirme-t-elle.

Le sociologue Imed Melliti estime que : « Beaucoup de gens ne savent pas comment se comporter dans les espaces publics. Ils se croient comme dans un espace privé qui leur appartient. Ils privatisent les espaces publics : ceci est un manque de civisme. Ils privent les autres de cet espace, sous forme d’agression, qui est perçue par les autres. Depuis ces dernière années, l’incivisme s’aggrave de plus en plus. Avant de parler du comportement incivique du Tunisien, il est important de se demander le pourquoi des choses. Cette inconscience générale qui touche tout le monde, filles, garçons, grands et moins grands« .

Enfin, Insaf Robanna, psychologue, déclare : « On s’aperçoit ces dernières années qu’il y a une recrudescence d’un laisser-aller total. On sent cette vague de permissivité qui donne le droit à chacun d’agir comme bon lui semble. Et cela s’applique aussi à son comportement vis à vis des autres citoyens avec lesquels il partage l’espace commun de tous les jours, jusqu’à cette agressivité souvent injustifiée qu’il observe dans la rue. A partir de là, le travail qui doit être fait intéresse en premier lieu la mentalité. »

Et de poursuivre : « Il faut mobiliser un maximum de jeunes pour les sensibiliser au danger encouru si rien n’est fait. Il est important de sévir. C’est-à-dire instaurer des amendes sévères à ceux qui continuent de faire selon leur bon vouloir. Faire exactement comme feraient des parents devant un comportement nuisible de leur enfant. Ce n’est pas uniquement pour le pénaliser, mais parce qu’au fond ils lui veulent du bien… Les enfants entendent souvent les adultes prononcer des grossièretés et donc les assimilent et les redisent d’une façon spontanée. Le travail à faire est donc en premier lieu au niveau des familles, par l’intermédiaire des mass média.

Les pistes proposées pour résoudre le manque de civisme en Tunisie oscillent donc entre prévention et répression.

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