Tunisie : Croissance zéro ?

Finies les interrogations où nos inquiétudes le partagent à nos faux espoirs. La cause est entendue. On sait désormais qu’il n’y aura pas de croissance en 2015, sinon très peu. Au mieux, si rien ne vient altérer à nouveau le champ économique et social, celle-ci atteindrait tout au plus 0,8 %. Dans le cas contraire, au moindre choc terroriste ou signe de perturbation sociale, l’économie tunisienne sortira à peine la tête de l’eau. Bienvenue alors dans le nouveau club de la croissance zéro. On s’en est tellement rapproché ces dernières années que cela ne semble guère nous émouvoir, au point même de nous en accommoder.

Triste paradoxe, car tout le monde revendique, dans un bruyant concert de voix, une croissance forte, durable, inclusive et, que sais-je encore, à peu de frais. La vérité est qu’il ne s’agit là que de simples postures, qui masquent une attitude pour le moins peu responsable et en tout cas sans aucune crédibilité. On en arrive à incriminer l’ancien schéma de développement, coupable de tous nos déboires présents, oubliant au passage que les performances économiques passées, pour perfectibles qu’elles soient, relèveraient aujourd’hui de l’exploit, sinon du miracle.

Comme si le salut pouvait venir de ce déni de la réalité. La déliquescence économique de ces cinq dernières années finirait par faire apparaître les deux dernières décennies, pourtant chahutées par l’arbitraire et la corruption, comme l’âge d’or de l’économie tunisienne. Irons-nous jusqu’à les qualifier un jour, si le marasme et le désenchantement actuels se poursuivent, de Vingt Glorieuses ? Ce serait triste d’en arriver là. Cela signifierait qu’on aurait touché le fond et porté atteinte aux promesses de liberté, de justice, d’efficacité et de dignité de la révolution démocratique  de décembre-janvier 2011.

Changer de modèle de développement ? On en rirait, si l’état de santé de l’économie et de la société n’inspirait pas autant d’inquiétude. La formule relève plus de l’incantation et de la fuite en avant qu’elle ne traduit un véritable souci et l’obligation de nous interroger sur les raisons de nos déboires actuels. Car que pourrions-nous faire de mieux, en termes de développement de nouvelles lignes industrielles, que nous n’ayons déjà anticipé et amorcé ? L’industrie tunisienne a déjà, au tournant du 21ème siècle, négocié son repositionnement stratégique ; elle s’est redéployée sur de nouvelles filières à forte valeur ajoutée, en investissant les nouveaux relais de la croissance future : les nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’économie verte, les composants automobiles, l’industrie aéronautique,… Ce n’était qu’un début, mais un début prometteur qui a vu de grands noms de l’informatique, de l’industrie automobile ou de l’aviation préférer la Tunisie à d’autres lieux d’implantation de production dans le monde, pourtant d’efficacité redoutable.

Que sont-ils devenus et où sont-ils aujourd’hui après que le site Tunisie a perdu beaucoup de son éclat et de son attractivité ?

Le déficit sinon l’absence de démocratie et son cortège d’arbitraire et de corruption nous ont sans doute par le passé fait perdre 1 à 2 points de croissance, maintenue quand même à des niveaux relativement élevés, mais ils ne l’ont pas déviée de son cours, dès lors qu’elle était mise en perspective par une véritable politique industrielle dont on pouvait penser qu’elle allait profiter du choc de la démocratie pour libérer tout son potentiel de créativité.
La croissance, il est vrai, ne s’improvise pas, elle ne se décrète pas non plus.

Il n’empêche ! Elle se construit patiemment, à force de volontarisme, en y mettant le prix, c’est-à-dire l’effort nécessaire. Elle a, certes, besoin de carburant – financement approprié et peu coûteux -, de marchés, c’est-à-dire d’une demande soutenue, extérieure surtout, pour compenser l’érosion du pouvoir d’achat local, d’un environnement stable et sécurisé, d’une fiscalité qui ne soit pas confiscatoire et dissuasive et de procédures administratives qui libèrent les énergies plus qu’elles n’étouffent toute velléité d’entreprendre. La croissance a surtout besoin d’un sursaut national, d’un besoin de se surpasser, c’est-à-dire d’un désir d’avenir.

Nous avons perdu l’attrait de la croissance à cause d’une certaine distanciation dans le corps social, provoquée et nourrie par l’émergence de fractures politiques et idéologiques. Le pays est comme déboussolé, pris dans
la tempête politique, ballotté par des vents contraires. Sans véritable point de ralliement. Il ne reviendra pas de sitôt à son point d’équilibre, sans la volonté pleinement affirmée d’un gouvernement fort, résolu et déterminé à le sortir de cette impasse. Nous avons perdu le souci de la croissance parce que nous avons perdu le goût du travail, le sens de la discipline et le culte de l’effort. On n’en finit pas de passer sous silence, jusqu’à la renier, l’exigence de qualité, composante essentielle de notre dignité nationale.

Au lieu de cela, les cinq dernières années auront été marquées par une chute inexorable de la courbe de productivité, sur fond de revendications et de revalorisations des salaires. Le résultat est déjà inscrit dans les statistiques de la dégradation du pouvoir d’achat, de la dépréciation du dinar, de l’aggravation du déficit commercial et de l’envolée de la dette extérieure.

Pourquoi se lamenter à ce point sur l’agonie du secteur touristique, victime d’attaques terroristes à répétition, quand les arrêts de production dans le seul complexe phosphatier ont fait plus de dégâts en matière de ressources extérieures, d’investissement et d’emplois ? On ne peut vouloir une reprise et un redressement de l’économie, plus d’emplois qualifiés, plus de salaires et plus de pouvoir d’achat, sans y mettre le prix et sans que tout un chacun consente et assume sa propre part de sacrifice. Personne ne devrait en être exonéré. Il faut, pour les moins nantis ou les plus démunis, s’armer de patience et s’inscrire dans le mouvement et le sentiment de réconciliation et de solidarité nationales. Il ne peut, en effet, y avoir pour ce pays d’avenir commun au bénéfice de tous, s’il n’est conçu et bâti sur un effort et un sacrifice équitablement répartis. En attendant ce sursaut vital, puisse cette période estivale nous porter conseil.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here