Réconcilier le pays avec lui-même…

Crédit Photo : gameblog.fr

Simple coïncidence ou démonstration d’une vision partagée entre le Président de la République et la présidente du patronat ? L’initiative présidentielle en faveur d’une réconciliation nationale et celle de l’UTICA qui lui fait écho sous forme d’un contrat-programme d’un an pour sauver l’économie tunisienne coulent de même source et ont sans doute une origine commune : celle de l’inévitable principe de réalité qui a fini par nous heurter de manière frontale et violente.
Face à l’état avancé de décomposition de l’économie, la réconciliation économique et financière s’impose comme un fait politique majeur. Elle est incontournable. Plus qu’une ardente obligation, il faut y voir un impératif national. Sans enclencher dans l’immédiat un processus de réconciliation, il serait illusoire d’espérer un quelconque redressement de l’économie, privée tout à la fois de repères, de moyens et de visibilité.

Les deux initiatives ont ceci de commun, elles cherchent à restaurer la confiance, à réconcilier le pays avec lui-même, ses entreprises, ses problèmes, ses travers antérieurs, son passé récent, pour mieux négocier le tournant d’un futur jusqu’à présent en panne d’avenir. L’économie tunisienne est au creux de la vague, elle touche le fond, sans donner le moindre signe de reprise. Comment ne pas voir dans la double initiative du chef de l’Etat et celle de l’UTICA une volonté commune, pleinement affirmée, de vouloir stopper cette descente aux abîmes qui menace d’emporter tous les acquis sociaux et le fragile édifice démocratique ? Ne rien faire, ne rien entreprendre d’exceptionnel, de hors du commun qui puisse élargir le spectre de l’action gouvernementale et provoquer un véritable électrochoc relèvent de la non-assistance à une économie en danger.

L’initiative du Président de la République en faveur d’une réconciliation économique et financière, si nécessaire pour retrouver les chemins d’une croissance durable et inclusive, et celle de la patronne des patrons, qui lance autant un cri de coeur qu’un pressant appel pour libérer la croissance cadenassée de toutes parts se complètent, au point de traduire une même réalité et servir une même cause, le redressement de notre économie et la sauvegarde de notre modèle social. Les entreprises n’osent plus investir parce qu’elles ne peuvent plus le faire ; elles n’ont plus leur destin en main, faute d’une maîtrise pleine et entière de leur propre environnement ; elles sont, certes, capables de gérer le risque économique et technologique dans une économie mondialisée marquée par l’exacerbation de la concurrence, mais elles n’ont pas vocation à gérer l’instabilité politique et sociale, devenue le véritable terreau d’un terrorisme aussi aveugle que déterminé. Nos entreprises peinent dans ces conditions à s’inscrire dans le mouvement et à se projeter dans le futur. Il est à craindre qu’elles finissent de guerre lasse par déposer les armes, c’est-à-dire le bilan, sous le butoir de la fiscalité devenue confiscatoire, des charges salariales peu compatibles avec une politique d’emploi digne de ce nom et des salariés eux-mêmes, qui leur font payer l’érosion de leur pouvoir d’achat.

Le Président de la République, garant de l’unité nationale, est dans son rôle quand il appelle à la réconciliation avec l’univers de l’entreprise, pour ôter l’hypothèque qui pèse sur le dernier carré des hommes d’affaires suspectés de proximité avec l’ancien régime. Tous, il est vrai, n’y étaient pas contraints et cela n’échappe à personne. Pour certains, leurs déboires du moment se nourrissent des privilèges indus qu’ils se sont octroyés de manière peu glorieuse. D’autres ne pouvaient se soustraire à la mainmise et aux pressions tentaculaires, souvent voilées de menaces.

Ils s’y sont résignés pour ne pas s’exposer à des représailles dont ils ne s’en relèveraient jamais. Encore qu’une large poignée de patrons toxiques ont vite fait de trouver la parade. Ils passent pour des maîtres dans l’art de renouer avec des pratiques qui déshonorent le statut patronal. Les patrons, peu suspects d’affairisme et de délinquance financière, victimes de l’ancien système, ne sont pas seuls en cause. L’initiative du Président de la République, et elle est tout à fait à l’honneur du pays, se propose aussi de dédouaner, voire de réhabiliter les commis de l’Etat, victimes expiatoires d’une révolution qu’ils n’ont guère cherché à entraver dans l’exercice de leurs fonctions.

Ils l’ont même sauvée de ses excès, de ses débordements, du vide et du chaos qui menaçaient de tout emporter. De grandes figures de la fonction et du secteur publics, à quelque niveau de responsabilité où ils se trouvaient, qui avaient servi en conscience l’Etat et le pays, sans se servir des privilèges liés à leur fonction, ont été suspectés à tort, jetés en pâture, livrés à la vindicte populaire. Ils ont été condamnés, avant même d’être jugés. On sait ce que révolution veut dire et elle n’est pas exempte de dommages collatéraux. Mais comment admettre que des agents de l’Etat soient à ce point humiliés pour avoir été des exécutants exemplaires, sans qu’ils aient cherché à enfreindre la légalité ? On mesure d’ailleurs leur compétence, leur dévouement à la chose publique, au vide sidéral qu’ils laissent derrière eux et au désastre économique qui a suivi leur révocation, ou leur départ contraint plus que sollicité, sans gloire ni honneur. Les dégâts dans la fonction publique sont, de ce fait, immenses, on s’en aperçoit à la paralysie et à l’immobilisme de larges pans de l’Administration.

Peu de cadres avisés osent assumer aujourd’hui leurs responsabilités, voire la moindre initiative. On ne les voit manifester aucun zèle à exécuter les directives de leurs chefs hiérarchiques, sans disposer de traces écrites qui engagent le premier responsable qui a bien des raisons d’hésiter lui-même pour ne pas avoir à rendre des comptes le jour d’après, quand il ne sera plus aux responsabilités. Toute injustice a un prix et elle se paie cher… Béji Caïd Essebsi, pour avoir été très tôt enrôlé sous la bannière de l’Etat, pour l’avoir servi en conscience et par devoir et pour avoir lui-même connu bien des traversées du désert et subi l’ingratitude du pouvoir, ne peut s’accommoder d’une telle situation, d’un tel dysfonctionnement qui choquent et dérangent.

Aux grands commis et serviteurs de l’Etat et du pays, la nation se doit d’être reconnaissante, même si, en la circonstance, certains états de service peuvent souffrir de quelques défaillances sans conséquences, plus subies que voulues. Le Président de la République a fait de la lutte contre l’exclusion son cheval de bataille politique et électoral. Il a osé défier ses détracteurs et su défendre les valeurs de la République et celles d’un Etat moderne, ouvert et apaisé. Et cela lui a valu la victoire. Son initiative en faveur de la réconciliation nationale est en cohérence avec ses convictions de toujours. Il sait que l’indifférence ajoute à l’injustice ; elle affaiblit le corps social et tue l’économie. Ne rien décider qui puisse mettre fin au calvaire d’individus victimes d’hier et d’aujourd’hui, des logiques dévastatrices de l’ancien système et de la révolution est moralement incompréhensible et économiquement contre-productif. Pourquoi un tel gâchis qui coûte cher à la collectivité ?

Tout notre potentiel productif doit être mis au service de la création de richesses et d’emplois. On commettrait une faute politique à la seule idée d’entraver, d’obstruer la moindre parcelle de production. Nous devons impérativement dépasser nos propres frontières de production pour inverser la courbe du chômage – pas loin de son point de rupture – et soulager nos finances publiques en piteux état. Les hommes d’affaires, qui se sont laissé égarer et qui sont disposés à faire amende honorable, à dédommager la collectivité nationale au bénéfice de l’investissement, de l’emploi et des recettes de l’Etat ne seront pas moins bien considérés que les autres. Il n’y a là rien qui puisse susciter la colère des uns et l’indignation des autres.

L’histoire du capitalisme triomphant est chargée de scandales autrement plus graves, qu’il sut à chaque fois surmonter, résoudre et réguler. Vue sous cet angle, la réconciliation paraît comme une oeuvre de salubrité publique ; elle fait souffler un vent moralisateur pour purifier un tant soit peu l’économie, bien en peine aujourd’hui. On souscrit à l’appel pressant de l’UTICA, qui craint pour ses entreprises, autant que pour le pays qui dérive dangereusement. Son initiative sonne comme le dernier avertissement et l’ultime bouée de sauvetage de l’économie, autant dire l’initiative de la dernière chance. Elle affiche haut et fort sa détermination, son engagement et son effort d’investissement (voir l’article d’Imen Gharb) et elle ne fait pas mystère de ses revendications. On comprend qu’elle demande avec insistance au gouvernement de desserrer le corset administratif, d’engager et de faire avancer les réformes de l’Etat, de la fiscalité, du marché du travail et du financement de l’économie réelle, de combattre le terrorisme et d’assurer la stabilité et la sécurité.

L’organisation patronale est dans son rôle quand elle demande à faire évoluer ses entreprises dans un environnement compétitif. Seul bémol, elle doit gérer, en temps de crise surtout, sa communication avec la même rigueur
et discernement qu’elle met à piloter ses propres entreprises. Souvent le non-dit a plus de résonance que ce qui est clairement affiché. Inutile de dénoncer et d’incriminer des grèves qui, il est vrai, ne sont pas de saison, d’appeler coûte que coûte à une trêve sociale sans que les esprits soient pleinement apaisés, au risque de réveiller les vieux démons d’un syndicat ouvert à tous les courants. Le faire sentir comme si cela va de soi, vaut mieux que de le dire. Ses partenaires syndicaux le comprendraient mieux. Sans qu’ils y trouvent la moindre raison de s’offusquer ou de se sentir visés.

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