Quelle valeur pour le travail en Tunisie ?

L’entreprise tunisienne, souvent mise à mal par sa faible compétitivité, n’a de cesse de chercher à améliorer la productivité de ses employés. Nul ne doute que cette dernière est intimement liée à l’implication et à l’épanouissement du salarié. Les sociologues vous diront que cela découle en grande partie de la conception du travail chez le Tunisien. Le problème serait- il alors socioculturel ou managérial ? L’effort et l’abnégation au travail seraient-ils sources de bonheur et de réalisation de soi ou d’aliénation ?

Les résultats révèlent que 30% des interviewés estiment que la relation entre la direction et les salariés est bonne et 33% des sondés s’inquiètent de leur situation au travail. Force est de constater que ces chiffres dénotent un malaise au niveau de l’environnement du travail. A ce titre, le Pr Abdessatar Sahbani, sociologue et président de l’Association tunisienne de sociologie, a mis l’accent sur la nature conflictuelle de la relation entre l’employeur et l’employé et a justifié ceci par l’ADN de notre imaginaire collectif. En effet, dans un climat de non-dits et d’absence de dialogue, le premier se plaint de fainéantise et le second se sent exploité. Il a argumenté ses propos par les résultats d’une enquête effectuée à l’université de Sfax et qui confirme que les espaces de travail produisent de la violence : psychologique, symbolique et matérielle.

Dans la mesure où l’attitude vis-à-vis du travail et de l’employeur provient de la mémoire collective, elle met à nu la conception que se font les Tunisiens du travail et la valeur qu’ils lui accordent. Riadh Zghal, Professeur agrégée en Sciences de Gestion, est revenu sur la diversité des approches permettant d’appréhender le concept. Le travail peut être notamment conçu à travers le prisme des relations sociales, soit en tant que vecteur de réalisation de soi, soit comme contrainte sociale ou même en tant que valeur sociale. Si les psychologues du travail pensent que c’est un facteur d’équilibre et de réalisation, chaque individu lui associe des attentes émanant de sa culture professionnelle régionale, voire relatives à son rapport à la religion. Pr Zghal explique de son côté le malaise dans l’environnement du travail en Tunisie par un certain décalage entre la perception du travail et un mode d’organisation de l’administration et de l’entreprise, qui n’est pas très moderne, et qui présuppose que l’homme a des capacités d’adaptation illimitées. Ajouté à cela, d’une part, une certaine logique culturelle qui dénigre l’autorité légitimée par le savoir du dirigeant, qualifiant ce dernier d’usurpateur et d’autre part, des patrons qui n’ont pu se dessaisir de la hiérarchie verticale.

L’impératif de pousser vers une meilleure compréhension de la valeur travail a aussi été souligné par Karim Ben Kahla, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, non seulement du fait qu’elle constitue un moteur de productivité et donc d’investissement et de création de richesses mais aussi dans le contexte tunisien actuel comme une condition nécessaire de la réussite du contrat social et du dialogue social. Son analyse a été structurée à un double niveau : la centralité et l’éthos du travail.

La première se réfère à l’importance donnée au travail dans la vie du citoyen et dans quelle mesure le travail serait au coeur de l’émergence de l’identité de l’individu, ce qui est en étroite relation avec la dégradation actuelle des conditions de l’emploi et de la productivité. A ce niveau le Pr Ben Kahla classe la Tunisie 4ème sur un échantillon de 59 pays. Il a aussi noté que selon la World Values Survey, 87% des Tunisiens déclarent que le travail occupe une place importante dans leur vie par rapport à une moyenne mondiale de 68%. L’enquête révèle aussi qu’en Tunisie la centralité est beaucoup plus forte au Centre-Ouest qu’au Nord-Ouest.

La deuxième dimension se rapporte à toutes les valeurs et attitudes qui déterminent la manière de vivre son travail au quotidien. Elle est quant à elle le fruit de tout un système éducatif, du rapport avec la religion et de la pression sociale. A ce niveau, l’enquête souligne que le système éducatif actuel (école et parents) en Tunisie incite au travail, au détriment de la créativité, et à l’innovation. Abdellah Mouaouia, Professeur de psychologie sociale et du travail, atteste aussi de l’importance de mettre à contribution le système éducatif pour préparer les jeunes à l’effort et à la persévérance. Il a avancé que c’est pour cette raison que la Banque Mondiale appelle de plus en plus à intégrer le capital humain dans les modèles de développement économique.

L’analyse de la valeur travail a permis aux intervenants de se prononcer sur la finalité du travail chez le Tunisien et le caractériser une certaine typologie du travailleur tunisien. Se référant à une enquête sur la valeur du travail chez les conducteurs de bus dans le Grand Tunis en 2014, le Pr Abdellah Mouaouia en a déduit que les hommes était plutôt stimulés intrinsèquement, notamment par leurs relations avec leurs collègues, par la créativité et par l’indépendance. Quant aux femmes, leur motivation au travail est l’indépendance, la réalisation de soi et l’altruisme. Le Pr Riadh Zghal a mis en avant une configuration culturelle propre au travailleur tunisien accordant une grande importance à sa dignité, aux relations d’appartenance sociales et avec des attentes paternalistes et magnanimes de la part de leur chef. Moralité : une meilleure compréhension des motivations de leurs salariés et de la manière dont ces derniers conçoivent le travail permet aux dirigeants de mieux les aborder, de mieux mettre à contribution le levier de gestion des ressources humaines et de bâtir une gouvernance centrée sur la valeur travail, à même d’améliorer les relations au travail et de rehausser la productivité.

Ces constats ont été formulés à la suite de la publication des résultats d’une enquête nationale menée par l’IACE auprès d’un échantillon de 1024 personnes.

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