Grèce : Si l’Euro échoue, l’Europe échoue

Dans une planète en pleine effervescence marquée par des temps troubles et la fin des certitudes, se joue une tragédie grecque à plusieurs actes qui pourrait bien décider du futur de l’Union européenne en tant que force de premier ordre au niveau mondial.
La chancelière allemande Angela Merkel a d’ailleurs reconnu le lien entre la crise financière actuelle et la capacité de l’UE à exercer une influence dans le monde, en commentant récemment: « Si l’euro échoue, l’Europe échoue. » Elle a laissé entendre que la survie même de l’Union Européenne était en jeu. « Si la capacité de trouver des compromis est perdue, alors l’Europe est perdue. »

La Grèce, membre de l’Union européenne et de l’OTAN, a un rôle géostratégique clé dans une région du monde marquée par « la réalité difficile » des Balkans, et le tsunami qui n’en finit plus de secouer les pays arabes. Cette importance géostratégique de la Grèce, notamment aux yeux des Etats-Unis, a encore pris de l’ampleur avec l’échec des printemps arabes et la brouille croissante et a priori inextricable entre la Turquie et Israël.

Ainsi, le rôle de la Grèce est crucial dans la lutte contre le terrorisme, pour faire face à une immigration difficile à maîtriser, et notamment l’afflux de réfugiés en provenance de Syrie et de la Corne de l’Afrique, et résoudre le conflit chypriote, etc. De plus, les gisements trouvés dans la Méditerranée orientale vont renforcer le rôle géopolitique régional clé de la Grèce. La Grèce nouveau « carrefour énergétique » contribuera à la sécurité et la diversification de l’approvisionnement énergétique européen, en diminuant ainsi la place prépondérante qu’occupe la Russie. Cette dernière bénéficierait fortement de l’affaiblissement de l’Union européenne si d’aventure les négociations sur la crise grecque devaient échouer, et verrait probablement un nombre de pays européens affaiblis à leur tour tomber dans l’escarcelle russe, ce qui dans un climat de guerre froide exacerbé par la crise ukrainienne serait pour le moins assez problématique, notamment pour les Etats Unis. D’où l’appel du Président Obama à relâcher la pression sur la Grèce, en demandant aux Européens d’arrêter de « pressurer des pays en pleine dépression ». Un appel dont plusieurs prix Nobel d’économie se sont fait l’écho. « A un moment donné, il faut une stratégie de croissance pour rembourser ses dettes ».

Les ministres de l’Economie et des Finances européens ont écarté toute idée d’effacement pur et simple de la dette, largement détenue par les Etats membres (Allemagne 40 milliards d’euros et France 31 milliards) et ne semblent pas réaliser pleinement les conséquences d’un Grexit ou sortie de la Grèce de la zone euro. Obnubilés par la montée en puissance des partis de la Gauche radicale populiste, encore plus après la victoire de Podemos en Espagne, ils sont soucieux de faire échouer Syriza et égratigner son image de trublion dans une Europe dont une partie des Etats membres étouffe sous la chape d’austérité imposée par une autre partie.

Cette crise commencée en 2009 a pris de l’envergure, jusqu’au point où un petit pays comme la Grèce (2% du PIB de l’Union européenne) est sur le point d’imploser, entraînant avec lui l’euro et toute la construction européenne, faute de solidarité. Car, comment expliquer, par exemple, que les créanciers de la Grèce, lors du premier plan d’aide, faisaient une « marge » de 300 points de base – c’est-à-dire que si eux-mêmes empruntaient à 1.5%, ils prêtaient à 4.5% à la Grèce – engrangeant ainsi plusieurs milliards d’euros de bénéfice, et faisant fi de la philosophie des pères fondateurs de l’Union européenne?

Désormais le temps est compté et les banques grecques sont au bord du gouffre. Une sortie de l’euro entraînerait très certainement un effondrement économique général dans le pays, avec des conséquences dévastatrices pour le peuple grec, déjà confronté à des pénuries de produits de première nécessité et des fournitures médicales, et pour la stabilité politique dans le pays et la région.

Le FMI a récemment reconnu que le fardeau de la dette grecque est devenu insoutenable, et semble admettre, à demi-mots, qu’il faut innover pour aider la Grèce. Ce qui d’après de nombreux économistes devrait se faire notamment à travers une réduction de la dette, un moratoire sur le paiement des intérêts, et un prêt substantiel pour redémarrer l’économie. Ce qui devrait aussi permettre à la Grèce de mettre en œuvre les réformes tant controversées. Pour cela, il faudra aussi que les dirigeants européens expliquent à leurs propres électeurs que la dette grecque est tellement importante, que si la Grèce ne bénéficie pas d’un répit, elle ne pourra plus désormais continuer à subir l’austérité sans voir le bout du tunnel. Et c’est d’ailleurs le message qu’ont lancé les Grecs à l’Europe. Ils ont rejeté massivement à 61,3%, (courageusement ou inconsciemment) le dogme de la Troïka qui se traduit par un travail de Sisyphe au service de la dette, sans perspective de croissance. Seule une période de grâce pourrait donner à la Grèce une chance de reconstruire son économie, d’assainir ses finances, et de renouer avec la croissance.

Ce ne sera pas simple pour la Grèce qui, depuis toujours, dépend de l’apport extérieur des devises, par les touristes, par ses travailleurs immigrés, par les fonds structurels européens suite à son adhésion, et par la dette dernièrement. Le problème de la Grèce, c’est sa balance des paiements. Elle doit réinventer son économie. La Grèce a subi une chute de son PIB de 25% depuis 2009 et affiche aujourd’hui un chômage des jeunes autour de 60%. Elle compte environ un million d’employés dans le public, une administration publique obsolète et peu productive, une évasion fiscale massive, un système de retraite miné par de nombreuses exceptions…

En somme, la Grèce ressemble davantage à ses voisins du sud de la Méditerranée qu’aux Scandinaves. C’est un pays qui est sanctionné faute d’avoir pu assimiler les concepts de rigueur budgétaire imposés par une Europe qui, vraisemblablement aujourd’hui, manque de vision et de solidarité, ou plutôt qui semble placer ses dogmes financiers au-dessus des valeurs prêchés par les pères fondateurs. Et c’est d’ailleurs le même manque de vision et de solidarité de l’Europe dont pâtit la Tunisie depuis la révolution. L’Europe a été jusqu’à maintenant incapable de proposer une vision audacieuse et ambitieuse pour son voisinage immédiat. En effet, elle a, dans un aveu d’échec de sa politique de voisinage, commencé les consultations pour la réviser. De son succès face aux crises méditerranéennes dépendra le futur de l’Union européenne.

*Ghazi Ben Ahmed est Directeur de l’Initiative Méditerranéenne pour le Développement ( MDI ) – www.mditunis.com

 

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