Tunisie: Harcèlement, provocation ou sordide chantage?

Le sud-est s’invite à sa nouvelle manière, brutale, violente et soudaine dans le débat national. Il interpelle le nouveau gouvernement comme pour le jauger et le mettre à l’épreuve, sans lui laisser le moindre répit, avant même que les ministres ne prennent définitivement leurs quartiers. L’alerte – en fait une attaque en règle – est donc venue très tôt. Sans prévenir.

L’explosion de violence, qui a mis le feu aux poudres à Dhehiba et Ben Guerdane n’est pas la première du genre : d’aucuns y ont vu un véritable remake de celle qui a embrasé le sud du pays et jusqu’aux confins du centre, le soir même de l’élection du président Béji Caïd Essebsi. Même mode opératoire et toujours sous de fallacieux mobiles inavoués. Cette fois-ci, on a pris prétexte de la taxe de 30 DT imposée aux non-résidents à leur sortie du territoire national, entrée en application dès le mois d’octobre 2014.

Cette irruption de la contestation aux relents insurrectionnels s’est déclenchée comme par hasard le jour même ou presque de l’investiture du gou­vernement Habib Essid. Les contestataires, ou du moins ceux qui les instrumentalisent, ne faisaient pas mystère de leur détermination à saper les symboles mêmes de l’Etat – priorité du nouveau gouvernement – après qu’ils s’étaient employés, trois années durant, à les détruire, à les faire passer par pertes et profits.

Cette agression contre l’Etat – car c’en est une – porte la signature de ses auteurs et de ses commanditaires. Ils ne s’en cachent pas, comme s’ils voulaient défier, au nom d’on ne sait quel droit, l’autorité de l’Etat. Qu’un député, de surcroît chef d’un parti plus fictif que réel, hier encore directeur de cabinet de l’ancien président, en arrive, en prenant la défense de contestataires qui s’en prenaient aux forces de sécurité, chargées de la protection des frontières, à faire l’apologie du terrorisme en toute liberté dépasse l’entendement. Il s’était rendu sur les lieux, moins pour apaiser que pour jeter de l’huile sur le feu par ses décla­rations incendiaires.

Harcèlement, provocation ou sordide chantage ? Il ne voit rien d’autre, pour calmer les esprits chauffés à blanc par on ne sait quelle main invisible, que de demander au gouvernement de «reconnaître» en fait les factions terro­ristes qui contrôlent les postes-frontières entre les deux pays. Triste et dangereuse perspective ! On ne comprend pas la passivité des autorités judiciaires. Ailleurs, dans les plus grandes démocraties occidentales, il se serait bien gardé de telles déclarations, au mieux irresponsables et au pire, qui pourraient trahir une quelconque proximité idéologique.

Voilà pour les ténébreux dessous de cartes. Le premier gouvernement de la 2ème République est prévenu. Rien ne lui sera épargné par certains nostalgiques de la défunte troïka, qui n’ont pas à ce jour digéré leur échec, désavoués qu’ils étaient par le corps électoral.

Il y a là un motif supplémentaire pour le gouvernement de donner le meilleur de lui-même pour redresser le pays, soigner au plus vite les plaies qui font souffrir le corps social, envoyer des signaux rassurants aux individus, aux villes déprimées et aux campagnes sinistrées. S’il ne peut tout régler dans l’immédiat, tout le sera à plus ou moins brève échéance.

Le gouvernement doit bien savoir que si le feu a vite pris à Dhehiba, avant de se propager rapidement à Ben Guerdane, c’est parce que le terreau était favorable, que le terrain s’y prêtait. Ces régions se sont aussi vite enflammées par désespoir de cause. Il y a d’énormes investissements à entreprendre pour les élever au rang de la dignité nationale. Elles manquent de tout et de l’essentiel, à l’opposé des grandes villes du littoral qui peuvent se prévaloir d’un cadre de vie qui, sans être irréprochable, tranche indiscutablement avec la condition humaine au sud et au centre, voire au nord-ouest du pays.

Le gouvernement doit impérativement couper l’herbe sous les pieds des groupes terroristes, des barons de la contrebande et des supplétifs de forces étrangères aux sombres desseins. Il doit assécher les sources de la dis­corde et de la division. Et redonner espoir aux populations déshéritées, aux oubliés de la croissance plus molle que jamais, et pour tout dire, à celles et ceux qui sont laissés sur le bas-côté de la route.

L’Etat, de par ses fonctions régaliennes, ne doit plus se limiter à réguler l’économie en prélevant les impôts sans se soucier du fléau de l’évasion fiscale devenue un sport national et en les redistribuant, tant bien que mal, à tra­vers sa politique budgétaire. Il doit, plus qu’à tout autre moment, impulser le développement, amorcer la pompe de l’investissement dans les régions aujourd’hui encore vouées à l’oubli, asseoir son autorité sur les circuits de distribution et améliorer l’environnement des entreprises en instaurant un climat de confiance, de sécurité et de paix sociale. Il faut, à l’évidence, n’en déplaise aux partisans du moins d’Etat, plus d’Etat et mieux d’Etat.

Il y a, par ces actions soutenues, matière à faire baisser les prix en folie, faute d’autorité publique, à restaurer la confiance, stimuler l’épargne et l’investissement et pré­parer les esprits pour un véritable sursaut national. Le gouvernement a vocation à prévenir les foyers d’incendie, en mettant en avant une nouvelle boîte à outils, de nou­veaux mécanismes pour enclencher la création de richesses et d’emplois productifs. Il ne doit pas se laisser confiner dans le rôle de pompier, aussi efficace soit-il. Ni non plus se contenter de réagir au risque de perdre l’initiative. Il doit, au contraire, anticiper, se projeter dans le mouvement et l’action, provoquant à chaque fois effet psychologique et choc de confiance et de croissance.

A Dhehiba, il a été pris de court avant même qu’il ne soit aux commandes. Il a eu l’intelligence et la sagesse de dépê­cher, dans ce théâtre des opérations en ébullition, sans que sa responsabilité soit engagée, deux ministres de qualité, connus pour leur compétence, leur capacité d’écoute, leur connaissance des rouages de l’économie, de nos capacités financières et des potentialités des régions. Ils ont rétabli le fil du dialogue, largement abîmé, dans des conditions très difficiles, désamorcé la bombe contestatrice et stoppé le processus de déflagration sociale. Ils ont été au contact des contestataires, des indignés, des déçus de la révolution et des partis. Le débat était difficile, mais non impossible. Ils ont pris le temps d’écouter et su dire les mots qu’il fal­lait, avec respect et en toute responsabilité. S’ils ne sont pas parvenus à réchauffer l’atmosphère, ils ont quand même réussi à amorcer le dégel. Rassurant. Preuve que le dialogue est nécessaire et utile. Et qu’il faut développer, là des enjeux pour prévenir les risques d’incompréhension et de malentendu.

Expliquer sans se lasser pour s’assurer une large adhé­sion. Le chemin est long et difficile, parce que le pays a été abîmé par quatre années de laisser-aller, de gestion chaotique, à la petite semaine, sans cap précis, sans vision et sans conviction, si ce n’est celle, à un moment donné, de détruire les fondements d’un Etat civil et moderne.

Expliquer, à travers un parler rapide, vrai, juste et cou­rageux et ne rien taire ni dissimuler des pratiques et des défaillances qui ont déstabilisé l’économie et provoqué la descente aux enfers de nos entreprises publiques, hier encore figure de proue de notre appareil productif.

Le gouvernement a l’obligation d’inventaire ; s’il appelle à de nouveaux sacrifices, il serait bien inspiré d’en faire connaître les origines, les causes, pour nous réconcilier avec nos propres difficultés. Mais expliquer finira par ne plus convaincre, si l’on ne voit pas venir les premiers effets tant attendus : la baisse des prix, la reprise de la production et des exportations, la progression de l’emploi et le recul du chômage, l’amorce de la hausse des salaires, l’amélioration des modalités du transport en commun, des soins médicaux, la normalisation des cours aux écoles, collèges et universités, plus d’une fois interrompus par des grèves récurrentes. Et fin des fins, le toilettage de nos villes et campagnes qui croulent sous les déchets et les immondices.

Le pays doit sortir de sa sinistrose, retrouver au plus vite des couleurs et l’envie de travailler, d’investir et de créer richesses et emplois. A charge pour le gouvernement de tous les Tunisiens, ainsi qu’il se définit, d’accompa­gner, d’appuyer (dans leurs efforts) et de nourrir le rêve des jeunes et moins jeunes, parés pour cette formidable aventure dans l’industrie, les services, l’agriculture et les nouvelles technologies.

Après quatre années de déprime, les Tunisiens ont le droit de retrouver le sourire, même s’il faut pour cela qu’ils retroussent les manches et mouillent le maillot. Au gouvernement Habib Essid de nous ré-enchanter, en redéfinissant le périmètre d’intervention de l’Etat, en lui restituant son autorité et sa crédibilité à travers un plan d’action novateur, courageux, aux effets quasi immédiats, car le pays n’en peut plus d’attendre. Il pourra ainsi s’ouvrir les chemins du succès et sonner le glas des fossoyeurs des libertés et de la démocratie. Quoi de mieux pour les ter­rasser que d’éradiquer la misère, la pauvreté, les inégalités sociales et régionales dont sont victimes les damnés de la terre, qui crient, depuis fort longtemps, sans être entendus, leur désespoir.

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