Tunisie : Qui a décapité le Cheikh Tahar Haddad ?

 « Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris, qu’on se moque du maître et qu’avec lui on triche. Et qu’il soit naturel de recevoir deux prix. D’aller au ciel et d’être riche. » Baudelaire.

Après les deux liquidations physiques, voici venu le temps de l’assassinat symbolique. Au lendemain du premier crime politique, la dactylographe d’une revue jette un coup d’œil au titre du manuscrit intitulé : « Qui a tué Chokri Belaid ? » et intriguée, me demande : « Vous connaissez le nom de celui qui a tué ? ».

Depuis, les médias répètent l’interrogation mille et une fois : « Qui a tué Chokri Belaid ? » Mais de Sfax à Hezoua et de Tataouine à la côte bizertine, quel Tunisien ignore de quel bord provient l’assassin ? Dans son premier discours après l’accord parlementaire, le nouveau chef du gouvernement promet de châtier « la bande » (al isaba). Pour une part, ce genre d’appellation guide l’investigation escomptée vers une thèse erronée. Il ne s’agit pas de vulgaires truands, il est question d’une orientation politique à connotation théocratique.

Durant les manifestations organisées au Bardo, à la Kasbah, sur l’Avenue Bourguiba ou ailleurs, fuse une même accusation. La foule se défoule mais outre son rejet du laxisme intéressé, pourquoi ne pas soupçonner, plutôt, Abou Yadh, l’ancien d’Afghanistan, d’abord couvert puis entré en conflit ouvert avec le directoire de l’islamisme au pouvoir.  Inféodé à Al Baghdadi, ce grand chef jihadiste attend son heure derrière la frontière d’où il communiquait avec la brillante étudiante chargée de passer le message aux cellules dormantes.

Pendant ce temps, Ghannouchi, lui, accomplit le grand écart avec un pied dans son alliance opportuniste concédée à Béji Caïd Essebsi et l’autre fourvoyé là où sa base islamiste ne renoncera jamais, tôt ou tard, au Califat. Pour déblayer, d’ores et déjà, la voie du système charaïque, il faut gommer l’œuvre de Bourguiba, le réformiste satanique. Dans ces conditions métaphysiques et pratiques, décapiter le renégat Tahar Haddad porte un coup fourré à l’homme du Code du statut personnel (CPS).

A l’origine était une pomme. Coupable du paradis perdu, la femme doit quitter l’administration, la scolarisation, le volant et la rue pour la maison, relayée, au dehors, par le voile de préférence intégral.

Par sa nomination annulée, Khédija Chérif dévoile et incrimine, à juste titre, l’idéal crapuleux des misogynes hargneux. Voilà pourquoi ce nouveau gouvernement, issu de tractations occultes et maintenant récusées par les nidaïstes opposés à l’alliance avec les maîtres du jeu islamistes, installe son quartier général sur un toit brûlant. Les condoléances adressées aux familles des nouveaux canardés renouent avec l’excuse d’un Ben Ali bientôt dégagé. Voici déjà un coup d’envoi bien maladroit.

Indignés, Médenine, Dhehiba et Tataouine stigmatisent la bêtise. Avec l’unique source de revenu effective, on ne badine pas sans la mise en œuvre d’une alternative substitutive. Le Sud-Est ou le Nord-Ouest occupent la rubrique de cette même problématique. A Tegma et à Rouï, dans les franges forestières d’Aïn Draham, le montagnard accusé de briser le couvert forestier pour chauffer son espace habité me disait : « Donnez-moi de quoi vivre et je vous ferai vivre l’arbre ».

En soi, et sans rapporter les dispositions subjectives aux structures objectives, le clandestin n’existe pas. Un même label coiffe la fripe, la contrebande et tout le secteur dit « informel ». Au vu du compte à rebours, le premier jour des fameux 100 jours paraît jouer un bien mauvais tour aux novices de service. L’usage des armes pour tuer ou cadenasser la bouche de l’insurgé place déjà la nouvelle mouture parmi les oiseaux de mauvais augure. Et au moment où le bateau ivre tangue sur le chaos, certains petits malins recourent à l’humour pour colmater la brèche ouverte par la panique dramatique. Lequel parmi les pince-sans-rire n’esquisse un léger sourire face à la nomination d’un Farhat, le joyeux, à la guerre et d’un Baccouche, le muet, aux Affaires étrangères où il s’agit, pour l’essentiel, de blablater sans arrêt contre vents et marées. Car l’Algérie, la France, la Libye ou l’Amérique ne sont ni « pays frères », ni « pays amis » et pareilles appellations frauduleuses, mielleuses, maquillent les intérêts machiavéliques des préposés aux luttes géopolitiques. Pour les pays munis des plus puissants complexes militaro-industriels du monde, il s’agit de mettre à profit les conflits pour écouler chars, hélicoptères, avions et roquettes pour des sommes coquettes. Le pétrole financera d’abord la destruction, puis la reconstruction des sociétés vouées à la domination.

Ainsi donc à Dhehiba, le gendarme tire au fusil de chasse, tue, blesse et loge les plombs dans le poumon. Le sillage de cet ample dérapage réunit un Conseil ministériel qui envisage la suppression de la taxe transfrontalière et inscrit au registre du Grand Maghreb uni son procédé précipité mais bien obligé. Ben Ali, lui, n’a pas su divorcer à temps pour éteindre le foyer des mécontents d’où surgira l’insurrection.

A propos de la réaction imposée au nouveau gouvernement, le sens commun fourbit ses mots imagés pour désigner cette manière de faire. « Tiha bitkarbissa » veut dire chute avec roulade.

Au plan théorique, ce cas de figure tragi-comique illustre le recul du pouvoir politique, par bonheur si peu téméraire, face à l’avancée de la puissance populaire. A l’échelle de la symbolique universelle, un bâtisseur du village campagnard adresse un bras d’honneur providentiel au constructeur de gratte-ciel.

Cette orientation de pensée indique la voie par où l’investigation aménagerait un nouveau modèle économique, sans retour aux modalités antiques de l’organisation collective ni mimétisme, eu égard aux sociétés suréquipées. Pour l’instant, la protestation relayée par l’Ugtt, l’Utica et l’Utap mobilise les indignés de Tataouine, Dhehiba et Ben Guerdane. 

Des commentateurs hâtifs imputent la généralisation de la tension à la manipulation orchestrée par les salafistes armés en vue d’instituer « l’émirat islamique du sud tunisien ». Dans cette hypothèse, il deviendrait malaisé de savoir où commence et où finit le monde social takfiriste à travers l’ensemble de la zone gréviste. Au cas où les tenants de l’extrapolation hasardeuse diraient vrai, les jeux du califat salafo-nahdhaoui seraient, déjà, presque faits.

Drôle d’accès brutal au sommet de la notoriété gouvernementale. En dépit du bavardage classique, il n’y a ni miracle en économie, ni fabrique apte à produire le salut public. Maître du jeu revanchard et dangereux, le parti Ennahdha court à Dhehiba, critique le tir à balles réelles, héritières de la chevrotine, vitupère l’usage excessif des armes et retire les marrons du feu.

A ces faux-amis de Nida Tounes, il sourit et dit : « Vous rêvassez encore à la démocratie quand vous êtes là grâce aux voix de la Charia. Mais avoir le beurre du pouvoir et l’argent du contre-pouvoir pose votre derrière dérisoire entre deux chaises aléatoires. Pareil opportunisme renvoie le boomerang par quoi vous avez refusé nos alliés à fanion, nos sportifs innocents et nos enfants à bâton. Le torchon brûle entre vous et votre « société civile » en guise de calvaire permanent promis à vos cinq ans de course après les postes et l’argent, sous couvert de sauver la nation. Hélas pour vos prétentions minables, ce peuple vacciné contre la poudre aux yeux vous envoie au diable. Les damnés de la terre en ont marre des beaux slogans, des soporifiques et des baguettes magiques ».

La répétition mécanique des mesures soi-disant à court, moyen et long termes par les éternels censés-savoir agace « le peuple tout entier debout », aurait dit, à juste titre, Garmadi pour qui la compromission, légitimée par le réalisme politique, n’est pas le compromis. Le système d’alliance avec plus fort que soi voue le parjure à la déconfiture. Dans la course au pouvoir et au dernier moment, son compte est bon. Khomeiny sabre, d’abord, les communistes associés au combat livré au Chah, puis élimine Béni Sadr. Quant au célèbre économiste, il rejoint la revendication énoncée par les marginalisés avec son fameux « à long terme, nous serons tous morts ».

Pour les nahdhaouis accourus à Dhehiba, l’histoire de l’hégémonie n’est pas finie et dans ce carrousel des accusés devenus accusateurs, la prochaine bataille municipale déploiera l’assise primordiale de la victoire finale en matière électorale. Avec l’apport du salafisme externe et interne, cinq fois par jour les mosquées, désalafisées ou pas, préparent l’ère de la charia. Pour les partisans de l’Etat civil, comment rivaliser avec l’adversité sans commencer par dévoiler ses procédés apparents feutrés ? Tout de suite ou plus tard, Abou Yadh et Ghannouchi espèrent imposer les prescriptions du ciel au gouvernement de la terre.

Au Moyen-âge, De Bonald et De Maistre, main dans la main, suivaient le même chemin. Auto-affectés aux biens de salut islamique et chrétien, ce quarteron apporte sa contribution au « dialogue des religions » par-delà l’espace et le temps.

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